Une Petite Voiture Noire


Export HTML Export Epub

L'Aventurière (non-consentante) du Crâne Oublié (qui aurait mieux fait de le rester)

par Saika

Du plus loin qu'elle s'en souvenait, Marion avait toujours rêvé d'être archéologue. Elle avait été bercée par des films comme la saga Indiana Jones, qu'elle regardait en boucle, toute contente de voir à l'écran un personnage cool qui portait le même prénom qu'elle. Même son grand frère, qui savait pourtant se montrer odieux comme seuls les enfants aînés pouvaient l'être, n'avait réussi à la détourner de ce qu'elle considérait déjà comme sa vocation, du haut de ses dix ans.

« Marion c'est rien qu'une fille, lui répétait l'affreux, en parlant du personnage qui finissait en couple avec Indiana Jones. Elle est trop nulle ! Elle sert qu'à être en danger, c'est même pas elle l'aventurière ! »

Ce qui ne manquait pas de causer des bagarres farouches, qui se terminaient en bleus, en bosses et en crises de larmes.

Malgré les moqueries de son frère et les remarques de sa mère — « l'archéologie, ça ne nourrit pas son homme, ma fille » — Marion s'obstina. Elle fit des études d'archéologie, comme elle le voulait, en se spécialisant dans l'histoire de la Gaule celtique et romaine, comme elle ne le voulait pas vraiment. Elle se rendit rapidement compte que le marché du travail était pour le moins compliqué, dans le secteur, alors elle préféra se lancer dans la recherche. Elle devint docteur, comme son idole de jeunesse, après quatre longues années et une dépression. Sa thèse en poche, elle ne trouva toujours pas de travail, donc elle se lança dans un post-doc. Puis un autre. Trois diplômes et deux burn-out plus tard, elle finit par se faire embaucher par un organisme sous le patronage conjoint du CNRS et du Ministère de la Culture, l'INRAP, qui se spécialisait dans l'archéologie dite préventive. Soit un terme bien alambiqué pour signifier que c'était à son équipe qu'on faisait appel lorsqu'il fallait faire des fouilles avant la construction d'un nouveau parking souterrain ou d'un centre commercial en région Centre-Val-de-Loire. En parallèle, elle décrocha un contrat pour des vacations à la fac d'Angers, en tant que remplacement d'un maître de conférence partie en congé maternité qui se prolongea en congé parental, puis en mise en disponibilité de deux ans.

Maintenant qu'elle s'approchait des quarante ans — elle en avait bientôt trente-huit mais c'était tout comme — Marion se rendait compte qu'elle n'aimait pas vraiment sa vie, mais qu'elle ne regrettait pas ses choix pour autant. Alors oui, elle aurait pu éviter la relation amoureuse de longue durée avec un historien de l'art qui l'avait laissée s'enliser dans la médiocrité. Elle aurait peut-être pu éviter le burn-out si elle avait eu un peu plus confiance en elle et su poser des limites quand il le fallait. Elle aurait pu tenter sa chance à l'étranger ou se rapprocher d'organismes comme l'UNESCO pour avoir une carrière un peu plus palpitante.

Mais, dans l'absolu, elle considérait que toutes ces expériences faisaient partie de la vie, et qu'elles avaient toutes contribué à faire d'elle ce qu'elle était, à savoir une femme encore (à peu près) jeune, malgré ses problèmes de dos et d'articulations, sa mauvaise circulation sanguine et sa pauvreté pour cause de consommation d'alcool et de clopes intempestive. Elle se persuadait qu'elle avait encore beaucoup de choses à faire et à découvrir — mais probablement pas lors de ces fouilles avec des étudiants de L2 d'un site qui aurait pu être le vestige d'un village andécave au large de Chaudron-en-Mauges, ville-lumière. Fouilles qui l'emplissaient de cette joie bien particulière qu'on ressent lorsqu'on se rend à la potence — et pas en tant que bourreau.

Cela dit, sa vie aurait pu être largement pire. Marion aurait pu finir dans une tour à la Défense avec un intitulé de poste débile comme consultant en infrastructure conseil. Comme son frère.


* * *


« Prof, prof ! Vous êtes où, prof ? »

Au fond du conteneur en préfabriqué qui servait de bureau administratif à l'équipe de fouilles, Marion ferma les yeux et soupira en s'efforçant d'expulser l'air le plus lentement possible, histoire de stimuler son système parasympathique et de se donner une chance de se détendre.

« Quoi ? » aboya-t-elle en guise de réponse. « Je suis occupée. » À errer sur Instagram comme une âme en peine en procrastinant la rédaction de son rapport et la finalisation d'un poster pour une conférence qui devait avoir lieu la semaine suivante.

Elle faillit ajouter qu'elle avait déjà demandé qu'on ne l'appelle pas prof, mais à ce stade, elle s'était résignée — les étudiants de licence ne comprenaient pas la hiérarchie universitaire.

Une tête rousse apparut dans l'entrebâillement de la porte. Pitié, pas elle.

L'étudiante avait un charmant visage rond au nez retroussé, à la peau de porcelaine constellée de taches de rousseur, et auréolé de très jolies boucles cuivrées. Ses yeux au maquillage dramatique étaient mis en valeur par de grandes lunettes à monture ronde et dorée. Ses traits délicats et sa bouche aux lèvres pleines, surmontant un petit menton arrondi, contribuaient à lui donner un air poupon. Elle aurait été adorable si elle n'avait été aussi pénible. Cette brave petite était aussi éveillée qu'un biscuit à l'orange, et avait hélas un crush beaucoup trop évident sur Marion. Elle passait son temps à tenter d'obtenir son attention, en posant des questions qui n'avaient aucun sens et en faisant parfois — souvent — n'importe quoi. Le pire dans tout ça était que Marion n'arrivait jamais à se souvenir de son nom. Quelque chose de peu commun qui finissait en -ence. Laurence ? Hortense ? Byzance ?

« Ah, vous êtes là, prof ! »

Sherlock-ence était également dotée d'un sens aigu de l'observation.

« On a trouvé un bail giga ouf, regardez ! »

La jeune femme produisit un…? Une sorte de paquet ? De la taille d'un petit ballon, emballé dans ce qui ressemblait de façon particulièrement inquiétante à des bandelettes couvertes de boue et de symboles. Marion se figea instantanément.

« Où est-ce que vous avez trouvé ça, Clémence ?

— Garance, » corrigea l'étudiante pour la énième fois.

C'était toujours moins pire que Maëlyanne. Marion espérait à chaque fois que son incapacité à retenir le prénom de l'étudiante finisse par décourager celle-ci, mais l'outrage semblait lui passer au-dessus de la tête. Garance, donc, continua avec enthousiasme :

« Dans une pièce tarpin chelou ! Y avait genre des crânes et des ossements partout par terre, et tout, et ce bail sur un piédestal. »

Marion l'aurait félicitée de son usage du mot piédestal si elle n'était pas occupée à entamer une crise d'angoisse de magnitude huit sur l'échelle du stress.

« Attends, attends. » Marion ne se rendit même pas compte qu'elle avait laissé tomber le vouvoiement, alors qu'elle mettait un point d'honneur à ne jamais tutoyer les étudiants de Licence, depuis qu'un jeune lui avait fait des avances quelques années plus tôt.

« Comment ça, des ossements partout par terre ? Humains ?

— Oui oui ! s'extasia la simplette. Un peu flippant, j'avoue, surtout avec les symboles chelous sur les murs, là. Mais —

— Comment ça, des symboles ?! Garance ! Tu n'es quand même pas en train de me dire que vous venez de profaner une potentielle nécropole dont personne ne soupçonnait l'existence ? »

Garance eut le bon goût de prendre l'air contrit. Elle baissa les yeux sur l'étrange paquet qu'elle tenait toujours entre ses mains et qu'elle se mit à triturer nerveusement.

« Ben… on voulait rien profaner ! On a juste ouvert la porte qui était au bout du tunnel… Bon, on a dû forcer un peu, y avait un bout de machin qui barrait le chemin, mais ça a rapidement cédé… »

De mieux en mieux. Non seulement ces demeurés avaient trouvé un foutu tunnel sans que personne ne pense à la prévenir d'une telle découverte, mais en plus, ils avaient brisé des scellés. Au secours.

Marion se leva en saisissant son casque de chantier.

« Emmène-moi sur le site immédiatement. »

— Oui, prof, répondit l'étudiante, penaude. Mais… est-ce que vous pourriez jeter un œil à ce bail, d'abord ? J'arrive pas à le lâcher depuis que je l'ai ramassé… »

Marion se figea. Qu'est-ce que c'était encore que cette histoire ?

« Comment ça, vous n'arrivez pas à le lâcher ?

— Bah… »

Garance secoua le paquet dans tous les sens, comme si elle voulait s'en débarrasser, mais il restait très bizarrement collé à ses mains. Marion allait paniquer lorsqu'une fumerolle verte commença à s'élever de l'objet. L'étudiante exprima sa perplexité avec l'éloquence qui la caractérisait :

« Putain, c'est quoi cette merde ? »

Et de secouer le paquet encore plus fort, en espérant le faire céder, ce qui n'eut pour seul effet que d'augmenter la quantité de fumée qui s'en échappait. Les symboles à la surface des bandelettes se mirent à briller. Maintenant que Marion pouvait les voir plus clairement, elle se rendit compte qu'il s'agissait de runes. Elle n'eut cependant pas le loisir de se demander pourquoi diable des runes se trouvaient sur des bandelettes emballant dieu-savait-quoi dans ce qui aurait dû être les restes d'un village gaulois (et pas le genre d'endroits où on trouvait des tunnels avec des entrées scellées), car la lumière qui en émanait devenait de plus en plus forte. Marion se rendit compte alors que son étudiante était en train de léviter. La jeune femme n'avait plus la moindre expression sur le visage et, dans le halo glauque qui la baignait, elle semblait sortir tout droit d'un film d'horreur — ou d'une de ces scènes de fin d'Indiana Jones, juste avant que les nazis ne se mettent à fondre. Il n'y avait plus qu'à espérer que ce ne soit pas le sort qui lui était réservé, parce que Marion n'avait vraiment, mais alors là, vraiment pas envie de devoir expliquer la situation au doyen de la fac. Ni à son chef de projet.

Les yeux dans le vague, Garance se mit alors à déballer le paquet, sous le regard médusé de Marion. Les bandelettes continuaient à léviter, après qu'elle les ait lâchées, ce qui donnait l'impression qu'elle était en train de tisser un cocon lumineux autour d'elle. Marion se rendit soudain compte qu'elle devait agir, prise d'un sentiment à mi-chemin entre la peur panique de ce qui risquait d'arriver si le machin était libéré, et l'horreur de voir un artefact historique inconnu se faire démonter sous ses yeux par une étudiante de L2 avant que quiconque n'ait pu l'examiner.

« Garance ! s'écria-t-elle d'une voix suraiguë qu'elle ne reconnaissait pas. Ça suffit les conneries, arrête ça tout de suite ! »

Évidemment, la jeune femme ne réagit pas et continua son œuvre destructrice. Marion eut beau crier, rien n'y fit. En désespoir de cause, elle tenta de l'agripper pour la forcer à s'arrêter, mais Garance la repoussa avec une violence qui aurait dû être incompatible avec sa corpulence et l'envoya valdinguer contre le mur en préfabriqué. Marion secoua la tête en espérant que ça la réveillerait de ce cauchemar — sans succès.

Au bout de ce qui lui sembla une éternité, Garance dévoila le contenu du paquet : un crâne, qui arborait des gravures mystérieuses et un trou parfaitement circulaire au-dessus de la tempe droite. Le halo de lumière verte en émanait et nimbait la pièce, ainsi que l'étudiante, d'une brume à la fluorescence particulièrement inquiétante. Il se passa alors une chose digne d'un mauvais film : Garance se mit à rire doucement, d'une voix profonde et gutturale qui ne lui ressemblait pas, avant d'approcher le crâne de ses lèvres et d'en embrasser les dents jaunies. La lumière disparut progressivement, comme si elle était absorbée par la bouche de Garance. Celle-ci tourna ensuite la tête et fixa Marion avec un sourire mauvais. Marion déglutit difficilement.

Oh putain.


* * *


Garance posa le crâne trépané sur un coin du bureau et s'approcha dangereusement de Marion, qui fit un pas en arrière avant que son dos ne bute contre le mur. Merde.

« Où est le reste de mon corps, mortelle ? » demanda la bouche de Garance, dans le visage de Garance, d'une voix qui n'était absolument pas celle de Garance.

Était-ce un cas de schizophrénie ? Cette petite avait-elle des antécédents dont personne n'avait jugé utile de lui faire part ? Était-ce plutôt une possession satanique ? Quoique, vu le contexte, l'hypothèse d'une possession druidique serait peut-être une meilleure explication. Marion sentit que sa conscience était sur le point de renoncer et de se mettre à danser la carioca, mais la partie d'elle-même qui refusait de perdre la face devant ses étudiants eut un dernier sursaut d'orgueil et tenta un bluff :

« C'est une blague, ou bien tu es complètement défoncée, Garance ? Ton corps est là, tu n'as qu'à baisser les yeux pour vérifier. »

Les lèvres de l'étudiante s'étirèrent en un sourire carnassier qui glaça le sang de Marion.

« Mon corps, mortelle. Pas celui de mon réceptacle. »

C'était fou comme de simples expressions faciales pouvaient changer le visage d'une personne. Garance était méconnaissable. Marion avait l'impression d'être dans un épisode d'animé japonais, la musique dramatique en moins.

« Mais de quoi est-ce que tu parles, à la fin ? Et veux-tu cesser de m'appeler mortelle ? C'est très impoli. Tu sais très bien que je m'appelle Marion. »

Le sourire de Clairement-Pas-Garance s'élargit et se fit encore plus vicieux, si toutefois c'était encore possible.

« Marion, » roucoula-t-elle de sa voix grave et rocailleuse.

La jeune femme ne put réprimer un frisson, sans savoir à quoi il était dû — la terreur, ou quelque chose de plus animal qui réagissait à s'entendre appeler ainsi. Elle n'eut pas à se poser la question trop longtemps, car bientôt elle sentit autre chose, d'autrement plus bizarre. C'était comme des fils, ou des chaînes, qui glissaient au fond de sa poitrine et se mettaient à serrer, lentement mais implacablement. La panique la submergea et elle commença à hyperventiler. L'autre femme — esprit ? Créature ? Truc ? — se colla à elle et murmura dans son oreille :

« Ce n'est pas très intelligent de donner ton nom de la sorte, Marion. Nommer une chose, c'est avoir du pouvoir sur elle. »

Marion étouffait comme un poisson hors de l'eau. Elle s'accrocha désespérément à l'étudiante, ou quoi que ce soit qui la possédait désormais, et commença à glisser vers le sol. Une main étonnamment solide passa autour de sa taille pour la soutenir, et la voix qui souffla de nouveau dans son oreille lui semblait désormais si lointaine :

« Est-ce que tu seras sage, Marion ? Tu vas m'aider à retrouver le reste de mon corps ? »

Marion acquiesça de la tête, sans comprendre à quoi elle s'engageait.

La pression dans sa poitrine se relâcha d'un seul coup et la jeune femme prit une grande inspiration, comme si elle remontait enfin à la surface. La langue de ce qui n'était plus son étudiante passa, brûlante, sur la ligne de sa mâchoire, remontant jusqu'au lobe de son oreille, et Marion émit un gémissement que son cerveau refusa tellement d'assumer qu'il mit un moment à reconnaître qu'il provenait de sa gorge.

« C'est mieux, soupira la succube.

— Mais qu'est-ce que… ?

La voix de Marion se brisa, mais elle réussit à se reprendre :

« Qui êtes-vous, à la fin ? »

Le visage méconnaissable de Garance lui sourit lascivement et Marion retint sa respiration.

« Je suis l'ombre qui danse derrière les flammes, le souffle qui attise les braises, la cendre qui vole après un incendie. Je suis la noirceur au fond du rêve et l'abîme inconnu qui se cache derrière un sourire. On m'a entravée, enfermée et forcée à dormir dans les ténèbres, mais je suis enfin libre et il est l'heure de faire payer aux hommes leur audace ! »

Cette tirade inquiétante ne répondait à aucune des questions de Marion. Comme si elle lisait ses pensées, la créature se pencha sur elle et murmura du fond de son sourire :

« Tu peux m'appeler Cinabre. »


* * *


Marion ne comprit jamais comment elle en était arrivée là.

Trois mois étaient passés depuis le réveil de Cinabre, qui continuait de posséder Garance. Celle-ci était toujours présente, mais Cinabre ne lui laissait pas souvent le contrôle de son propre corps — ce que Marion désapprouvait très fort. Elle avait plusieurs fois tenté de convaincre Cinabre d'en sortir, mais celle-ci refusait de quitter son réceptacle avant d'avoir retrouvé le sien, de corps.

Marion était donc extrêmement gênée d'être coincée dans une relation avec une étudiante de L2. Qui avait dix-huit ans de moins qu'elle. Alors certes, l'esprit magique pas vraiment humain (une déesse, en vérité) dont Marion était amoureuse avait plusieurs siècles au compteur, mais ça ne changeait rien au fait que toutes ces différences d'âge dans leur espèce de trouple bizarre étaient très problématiques. Sans parler du fait que sortir (coucher) avec une étudiante constituait un manque flagrant de déontologie de la part d'un membre du corps universitaire — même si elle n'était que vacataire. Marion en faisait des nuits blanches — qui se voyaient souvent occupées à des activités somme toute agréables, quand Garance ou Cinabre s'éveillait, mais ce n'était pas le sujet.

Ce n'était pas sa première fois avec une femme. Marion avait découvert sa bisexualité des années auparavant et elle avait eu l'occasion d'avoir plusieurs partenaires des deux genres. Elle se prenait beaucoup plus la tête quant à l'âge de ses partenaires, depuis qu'elle avait couché avec un homme magnifique rencontré en boîte, avant d'apprendre le lendemain matin qu'il était en L2 STAPS — elle-même venait d'avoir trente-cinq ans, à l'époque, et avait très mal vécu sa cougarification précoce. Ce brave garçon avait été son record jeunesse et Marion avait espéré en rester là de ses expériences. Jusqu'à ce que Cinabre, dans le corps d'une étudiante de L2 — décidément, les L2 étaient une engeance — la plaque contre un mur et ne la fasse grimper aux rideaux — dans tous les sens du terme.

Elles en étaient donc là.

Cinabre cherchait le reste de son corps pour pouvoir se réincarner dans le monde, récupérer ses pouvoirs et, potentiellement, détruire l'humanité — partiellement, au moins. Étant donné la fin qui avait été la sienne, Marion pouvait comprendre un tel désir. Elle-même avait des tentations similaires, surtout quand elle devait rédiger des rapports d'activité ou participer à des conférences ultra pointues qui intéressaient trois personnes et demie. Sauf qu'elle n'en avait pas le pouvoir — contrairement à Cinabre. Marion avait sa propre théorie sur l'identité de la déesse, mais sans rien pour la corroborer ni l'invalider. Et elle n'osait pas aborder le sujet, de peur de la réaction de la créature. Alors elle ne disait rien, et ruminait en silence ses pensées et son ulcère.

Cependant, depuis quelques semaines, Cinabre ne réclamait plus de récupérer son corps à grands cris, sans que Marion ne sache exactement ce qui avait induit ce changement. Était-ce parce qu'elle se ramollissait à son contact ? Probablement pas, mais son côté romantique aimait bien cette théorie. Il était plus probable que ses pouvoirs s'épuisaient, ou que le lien qui l'unissait au reste de son corps ait été plus faible qu'elle ne l'avait cru à l'origine.

Marion pensait honnêtement que les probabilités de le retrouver étaient infinitésimales. Même en supposant qu'elles arrivent à localiser le lieu de sépulture, il y avait de très fortes chances pour que le corps en question, même momifié, ait été endommagé, voire détruit depuis les huit cent ans — sans doute plus — que Cinabre avait passés dans le sommeil. En parallèle, la déesse semblait prendre goût au monde moderne, et ne réclamait plus sa destruction (même partielle) aussi souvent qu'à son réveil.

Marion n'était pas sûre d'où toute cette histoire la conduirait, mais en attendant, elle devait avouer que sa vie était tout à coup devenue beaucoup plus palpitante. D'autant que le fait de servir de réceptacle à un esprit magique avait mis pas mal de plomb dans la cervelle de Garance. Comme quoi, il n'y avait pas forcément que du mal à se faire posséder.

Marion ne savait pas vraiment quelle morale il y avait à tirer de tout ça, et elle évitait de trop se poser la question. Elle arrivait parfois à se convaincre qu'elle menait une vie (relativement) normale, avec son étudiante possédée, qui lui offrait également sa part (considérable) d'aventure. Alors certes, elle n'avait pas sauvé le monde, mais qui pouvait savoir si elle n'avait pas contribué à en ralentir la destruction. Seule Garance (la vraie) était dans la confidence, mais peu lui importait ; elle n'avait pas besoin de reconnaissance universelle. Marion faisait de son mieux et c'était déjà pas mal.

Indiana Jones aurait été fier d'elle.


FIN