Une Petite Voiture Noire


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L'Appel Extrême de Ce Qui Est

par Saika


« Mon âme est le voile de son amour, mon œil, le miroir de sa grâce »

Hafez Shirazi


1. Inexistence


Tamghara quitta le village avant le lever du jour. Le printemps naissant peinait à se libérer des derniers lambeaux de l'hiver et la nuit était glaciale. La lune gibbeuse exhibait sa face livide dans un ciel d'encre, peignant le paysage de sa lumière blafarde qui semblait ajouter encore au froid ambiant. La silhouette des montagnes entourant le village se découpait contre les ténèbres, la neige de leurs sommets scintillant faiblement comme une couronne d'argent terni. Le monde était figé dans un épais silence, une parfaite absence de mouvement que seule Tamghara perturbait, ses pas légers crissant à peine sur la terre meuble du chemin, son souffle se manifestant en volutes blanches devant son visage.

Voilà plusieurs jours qu'elle songeait à partir, ressentant le besoin de s'éloigner du village et de marcher vers le nord, vers la montagne sacrée de Lella Izumal et le sanctuaire situé à son faîte. Ce besoin l'avait surprise, car cela faisait des mois qu'elle ne ressentait rien, n'était rien, restant immobile toute la journée à regarder les montagnes, l'esprit vide, se contentant de manger machinalement les maigres repas que certains villageois lui apportaient, dans la masure qui était devenue la sienne depuis la mort de sa grand-mère.

Dix jours plus tôt, le jour de la nouvelle lune — la première du printemps — une procession de notables du village était partie en direction du sanctuaire pour effectuer les rites traditionnels et demander à la déesse Izumal, protectrice de la région, sa bénédiction pour l'année à venir ; la prier de leur donner de bonnes récoltes, des veaux robustes, de beaux enfants aux joues rouges, et une eau claire et profuse pour abreuver le tout. Avant le départ, le chef du village était venu quérir Tamghara pour lui demander d'accompagner le cortège, comme le voulait la tradition. Ce rôle incombait généralement aux femmes de sa famille, qui formaient une longue lignée de chamanes-guerrières ; depuis le décès de sa grand-mère, il lui incombait à elle, seule et unique représentante de son clan. Tamghara l'avait regardé fixement, silencieusement, jusqu'à ce que le chef du village détourne les yeux. Puis, dissimulant son embarras sous un vernis de colère, il l'avait accusée de toutes les bassesses jusqu'à ce que, lassé de l'insulter sans obtenir plus de réaction, il s'en aille en déclarant que le village n'avait pas besoin d'elle. Tamghara avait regardé le cortège partir, puis revenir, de la même façon qu'elle voyait le jour se lever puis décliner. Rien ne s'était éveillé en elle ; ni honte, ni colère, ni sentiment du devoir non-accompli. Les heures avaient continuer de s'égrener lentement, sans que rien ne perturbe le vide où son âme s'était désagrégée.

Puis vint le jour où quelque chose en elle remua lorsqu'elle leva les yeux sur la montagne. L'idée de partir s'insinua en elle, timidement au début, puis de plus en plus pressante, jusqu'à ce que Tamghara ne puisse plus penser à rien d'autre — ne puisse plus penser à rien. Elle céda enfin. Emmitouflée dans un burnous en laine, vestige d'une autre vie, sans rien d'autre que ses armes et quelques provisions, elle partit au cœur de la nuit en direction du nord, vers la montagne sacrée qui l'obnubilait.


La montagne frissonne dans sa robe de brume. Les étoiles badinent dans le ciel d'encre et le vent soupire en silence. Dans l'abîme du temps où ce qui est côtoie ce qui n'est pas, Elle s'éveille. Au loin, une chouette hurle pour annoncer Son retour ; les arbres murmurent et répètent le message jusqu'au fond de la nuit.


2. Confusion


La jeune femme marcha rapidement dans l'obscurité, dévalant les pentes qui menaient du village vers la vallée, au fond de laquelle coulait l'Oued Azemmour — la rivière aux oliviers, nommée ainsi d'après les innombrables oliveraies qu'elle irriguait plus en aval, et qui prenait sa source sur les contreforts de Lella Izumal. Tamghara savait qu'elle devait remonter le cours d'eau et que le chemin du sanctuaire se situait près de la source. Elle ne savait pas ce qu'elle allait y trouver, ni même ce qu'elle allait y chercher. Elle ne s'était jamais rendue au sanctuaire, mais sa grand-mère lui avait suffisamment répété le chemin à suivre pour qu'elle soit presque capable de le visualiser les yeux fermés.

La vieille femme n'avait pas été facile à vivre, mais elle avait été sa seule famille — bien qu'elles aient entretenu des rapports plus proches de ceux d'une maîtresse avec sa disciple. Lorsqu'une épidémie avait emporté la mère de Tamghara alors que celle-ci était à peine sevrée, son aïeule était redescendue du sanctuaire, où elle vivait depuis des années, et avait repris sa place de chamane-guerrière au village en attendant que sa petite-fille soit en âge d'occuper ces fonctions, qui lui revenaient de naissance. Pourtant, à dix-neuf ans, l'âge où elle aurait dû effectuer son pèlerinage au sanctuaire afin d'officialiser son statut, Tamghara s'était révoltée et après une violente dispute, avait quitté le village pour courir le pays et offrir son épée à des chefs inconnus, comme la dernière des mercenaires. Sa grand-mère en avait été profondément outrée, puis blessée, mais ça, Tamghara ne l'apprit que dix ans plus tard, lorsqu'elle revint au village, couverte à parts égales de gloire, de honte et de cicatrices. Cette décennie de guerres et de voyages avait forgé son corps pour n'y laisser que des muscles noueux sous une peau tannée par le soleil et la poussière. Son visage s'était émacié mais avait gardé la beauté farouche des femmes de sa tribu ; le front haut, les pommettes saillantes et le menton volontaire, portant chacun les tatouages chamaniques à l'antimoine que sa grand-mère avait elle-même gravés au couteau dans sa chair, dès que Tamghara avait été pubère. Ses yeux noirs dépourvus d'iris et sa bouche sensuelle lui avaient valu plus de bagarres qu'elle n'était capable de se rappeler, et ses cheveux de jais retombaient sur ses épaules en deux nattes lourdes, qu'elle rangeait parfois sous un turban à la mode des gens d'ailleurs.

Quand elle s'était présentée sur le seuil de la masure qui n'était plus vraiment chez elle, sa grand-mère l'avait regardée longuement, sans un mot. Puis elle s'était détournée, sans l'inviter, mais sans la chasser pour autant. Tamghara était entrée et la vie avait repris son cours, presque comme si rien n'avait changé. Tout, pourtant, avait changé, mais elle avait mis du temps à le comprendre. Désormais, sa grand-mère était morte et Tamghara ressentait le besoin incompréhensible d'aller au sanctuaire pour chercher quelque chose sans savoir quoi. L'oubli, peut-être. La rédemption, sans doute. La paix, en fin de compte. Le chemin était bien assez long pour lui laisser le temps de trouver des réponses à toutes les questions qu'elle ne se posait pas encore.


Le monde tressaille lorsque s'ouvre Son œil. La nuit se dissipe dans une lumière dorée, l'eau du torrent gèle et ruisselle et se dissout vers le ciel. Les fleurs trémulent et les oiseaux palpitent. Le temps suspend son cours et, enfin, le bonheur jaillit dans le chant d'un rossignol. La forêt laisse éclater sa joie. Elle est là ! Enfin, Elle est en Son domaine et Son domaine n'est que liesse.


3. Détachement


L'aube dévora la nuit comme un incendie, nimbant le ciel de nuées de pourpre incandescentes. Elle trouva Tamghara au seuil des Portes de Fer, des gorges étroites et dangereuses, dont les parois escarpées, propices aux embuscades, servaient de repère aux rôdeurs et aux assassins. La jeune femme se mit en route aussi rapidement et aussi discrètement que possible, rabattant les pans de son burnous vers l'arrière pour faciliter l'accès au sabre qu'elle portait sur le côté, ainsi qu'au poignard à lame recourbée qu'elle avait glissé dans sa ceinture.

Les sandales de cuir souple qu'elle portait ne faisaient aucun bruit sur le sable meuble des rives de l'Oued. Des lauriers roses fleurissaient gaiement dans les profondeurs abritées entre les parois de schiste noir et luisant. Des lentisques et des pins poussaient à des endroits impromptus, en dépit des roches et des escarpements. De part et d'autre de la rivière limpide, des asters et des oxalis se partageaient le sol entre les bouquets d'absinthes et de lavandes, dans une luxuriance de verdure et de fleurs violettes et roses et jaunes. Tamghara ne put s'empêcher d'apprécier le charme exubérant de ce début de printemps qui avait tout le loisir de s'épanouir à l'abri des parois rocheuses. Elle avança prudemment, respirant le parfum des plantes et de la rivière dont l'écoulement résonnait dans la gorge comme un fracas de fin du monde.

Le soleil était à son zénith lorsqu'elle sortit enfin des Portes de Fer — sans aucune mauvaise rencontre, à son grand soulagement. Tamghara continua de suivre la rivière aux oliviers ; bientôt, elle sentit le chemin grimper doucement vers les hauteurs. Elle traversa des prairies où quelques vaches paissaient paisiblement à l'ombre des pins et des cèdres. Des bosquets de genêts ponctuaient le paysage de leurs fleurs dorées où des abeilles bourdonnaient en se gorgeant de nectar. Le chant des oiseaux se réjouissant de l'arrivée du printemps se mêlait à celui des eaux cristallines, et, peu à peu, Tamghara baissa sa garde. Une brise fraîche se leva, chargée du parfum des fleurs et de l'herbe chauffée par le soleil, et la jeune femme ferma les yeux en l'inspirant profondément. Elle aussi appartenait à ce tableau vernal, après tout, et son esprit se laissa enfin aller à la tiédeur du jour et au calme des collines.

Au bout de quelques heures de marche, elle atteignit l'orée de la forêt d'Iakuren. A peine en eut-elle passé la lisière que Tamghara sentit quelque chose changer dans l'atmosphère, subtilement. Elle se demanda si elle ne l'avait pas imaginé, mais son instinct la trompait rarement, dans ce genre de situations. Elle examina les environs, à la recherche d'une menace invisible, sans rien voir d'autre que des arbres, des buissons odorants et un épais parterre de fleurs. Les oiseaux gazouillaient dans la canopée et le vent faisait frémir les feuilles. Il n'y avait rien de cette absence de bruit caractéristique de la présence d'un prédateur. Tamghara reprit son chemin, en gardant son poignard à portée de main.


Elle la perçoit enfin, celle qui l'a réveillée. Sa bien-aimée. Elle l'attend depuis plus longtemps qu'Elle n'existe, et Elle existe depuis toujours. Sa bien-aimée est fugace et disparaît aussi vite qu'un battement d'ailes, mais elle revient toujours, guidée par Son amour. Son domaine se réjouit de leurs retrouvailles prochaines. Une hirondelle va lui porter Son chant d'amour.


4. Silence


Le soleil traversait les branches et baignait la forêt d'une lueur dorée, apaisante. Quelques oiseaux la regardaient curieusement sur son passage — Tamghara reconnut des merles et des chardonnerets, des grives et des sansonnets. Une hirondelle passa entre les branches, la frôlant presque, avant de voler gaiement au-dessus de la rivière puis de disparaître. Tamghara se rendit compte qu'elle souriait, et ce détail la surprit. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas eu l'occasion de sourire.

Elle marcha une partie de l'après-midi, avant de se mettre en quête d'un endroit où camper pour la nuit. Les journées étaient encore assez courtes et bientôt elle n'aurait plus de lumière. Elle trouva un abri sous un promontoire rocheux, non loin de la rivière. L'endroit était assez en hauteur pour la protéger des loups et autres prédateurs, et assez abrité pour qu'elle puisse y faire un feu, qu'elle démarra sans tarder. Ensuite elle puisa de l'eau dans la rivière, sortit un bol en terre cuite peu profond où elle se mit à pétrir une galette pour son repas, qu'elle mit à cuire à même le plat. Elle compléta son dîner de quelques olives et figues séchées. Puis elle s'enroula dans son burnous, car la nuit était froide, et regarda au-dehors en laissant son esprit vagabonder.

Elle ressentait un calme étrange, qui ne lui ressemblait pas. Elle se demanda si c'était dû à la forêt ou si son esprit avait trouvé une certaine paix, depuis qu'elle s'était mise en chemin. C'était un pèlerinage, après tout, aurait dit sa grand-mère. Tamghara avait reçu une éducation stricte et pieuse, dans le respect de la nature et des anciennes divinités. La foi avait été une habitude, qu'elle avait perdue sur le champ de bataille — Lella Izumal lui avait paru bien loin, lorsqu'elle était entourée par la mort et la destruction. Lorsqu'elle était revenue au village, après ses années d'errance, elle n'était plus qu'une coquille vide. Elle pensait que sa grand-mère la sermonnerait, mais ça ne s'était jamais produit. La vieille chamane lui confiait parfois des choses à faire, des enfants à soigner ou des jeunes femmes à tatouer, mais elle n'avait jamais poussé Tamghara à revenir vers la foi. Vers Lella Izumal. Elle se contentait de la regarder et, parfois, de sourire d'un air un peu triste, comme si elle était la seule à comprendre un détail d'importance. Tamghara se réfugiait dans son vide intérieur et s'enlisait toujours un peu plus profondément dans le néant.

Le calme d'Iakuren lui était étrange par sa douceur, sa familiarité déconcertante qui enveloppait Tamghara et comblait peu à peu le vide qui creusait son âme. Elle s'abandonna à la tiédeur de sa couche et s'endormit en écoutant le silence.


Elle la regarde avancer en son domaine comme un aveugle traverse la nuit. Elle se montre constamment mais sa bien-aimée ne la voit pas. Elle doit guider sa bien-aimée jusqu'à la source afin de faire jaillir la lumière. Telle est la volonté de Son domaine et Son domaine se plie à Sa volonté. L'épervier garde le sommeil de sa bien-aimée et la chouette veille sur ses songes.


5. Apaisement


Lorsque Tamghara ouvrit les yeux, le soleil était déjà haut dans le ciel. Elle en fut surprise, n'ayant pas l'habitude de dormir si profondément, si tard. Elle se sentait plus reposée qu'elle ne l'avait été depuis longtemps, plus en paix avec son âme. Elle alla chercher de l'eau et de la menthe sauvage à la rivière et ralluma le feu pour le thé, qu'elle avait appris à préparer loin de son village, dans le désert du Sud par-delà les montagnes et les hautes plaines et les lointains sommets des Aurès. Là où la terre cuit sous un soleil de plomb jusqu'à ce que les pierres brûlent, où le sable s'amoncelle en montagnes mouvantes et où l'eau des lacs est salée.

À l'ombre des palmeraies, dans des oasis aux airs de paradis, elle avait appris à boire le thé comme les hommes du désert — en trois fois. Le premier verre était amer comme la vie, le second parfumé comme l'amour et le troisième doux comme la mort. Elle avait appris qu'il fallait toujours avoir des coupes en plus, car comme tous les bons moments de la vie, le thé doit se partager pour être apprécié à sa juste mesure. Tamghara avait souri, car elle n'avait pas l'habitude d'être accompagnée. Cependant, elle respectait les traditions de cet ailleurs qui l'avait accueillie comme l'une des leurs ; elle emportait toujours un deuxième verre, qu'elle emplissait avant le sien et qu'elle partageait avec le monde, où qu'elle soit. Ce jour-là, dans son campement de fortune, une perdrix s'approcha en se dandinant. Tamghara en fut surprise, car les perdrix étaient plutôt peureuses, d'habitude.

« C'est ton jour de chance, toi, l'aborda Tamghara en souriant. Viens boire le thé avec moi, et apprécier ce jour où nous sommes en vie. »

L'oiseau pencha la tête sur le côté et la regarda avec curiosité. Tamghara sourit et remplit leurs verres. Elle but le sien en silence, sous le regard perplexe de la perdrix, qui ignora le breuvage et picora le sol à la recherche de quelque ver.

Cela faisait longtemps que Tamghara n'avait pas autant apprécié le thé. Elle ne sut si c'était grâce à la menthe ou à l'eau cristalline du torrent, ou à sa visiteuse impromptue qui lui apportait une compagnie qui lui manquait, habituellement. Tamghara lui parla, sans trop savoir pourquoi. Elle lui raconta les pays du sud et le désert ensorcelant, les hommes aux voiles bleus et les étendues de sable scintillant. Puis, lorsque le thé fut bu, elle la remercia d'avoir été son invitée. La perdrix la fixa de ses yeux ronds pendant un instant, puis elle disparut comme elle était venue. Tamghara continua de regarder dans sa direction, longtemps après son départ.


Sa bien-aimée La voit sans La reconnaître, répond à Son appel sans encore le comprendre. Elle s'en réjouit et son domaine se réjouit avec Elle. La lumière paisible du soleil baigne la forêt et réchauffe le cœur de sa bien-aimée. Bientôt, Elle pourra l'accueillir et la draper dans Son amour. Les abeilles bourdonnent d'impatience et les sansonnets chantent leur allégresse.


6. Pureté


Tamghara s'éveilla dans un cocon de soleil et de verdure. La mousse sur laquelle elle s'était endormie sentait la terre et les fleurs et la fraîcheur. La forêt chantait autour d'elle, et son cœur ne pouvait rester insensible à la joie paisible qui régnait dans ces lieux. Quelque chose au fond d'elle-même s'étonnait pourtant que son avancée soit si lente. Cela faisait déjà plusieurs jours qu'elle était entrée sur les terres d'Iakuren, et le sommet de la montagne aurait dû être en vue, au lieu d'être toujours dissimulé par la canopée.

Une sittelle la regardait fixement, depuis la branche d'un chêne. Tamghara n'avait jamais vu autant d'espèces différentes dans une même forêt, auparavant. Son cœur se réjouissait de tous ces compagnons fugaces. Elle disposa deux olives et une figue séchée sur une pierre plate et observa le petit oiseau élégant, au plumage gris et au ventre jaune. Des plumes noires couraient le long de ses petits yeux ronds et brillants, comme deux traits de khôl. La sittelle éveilla une émotion étrange, dans le ventre de Tamghara. Une impression de joie et de nostalgie, comme lorsqu'on croise un vieil ami depuis longtemps perdu de vue. L'oiseau quitta sa branche et se posa gracieusement près du repas que Tamghara avait disposé à son intention. Il observa tour à tour la jeune femme et la nourriture, longuement, puis il inclina la tête, comme en acceptation de ses offrandes, et se mit à les picorer.

Une bouffée de joie gonfla le cœur de Tamghara, qui courba la tête à son tour et remercia la sittelle d'accepter de partager son repas. Elle sentait qu'elle devait la remercier d'autre chose, également. Quelque chose de plus profond, de plus important ; mais son cœur était incertain et son esprit se détourna de la question.

Elles mangèrent pendant encore un moment, puis l'oiseau prit son envol, battit des ailes autour de la tête de Tamghara et disparut dans la canopée. La jeune femme contempla longuement les branches des arbres, écoutant le chant de la rivière et de la vie bourdonnante, y cherchant celui de la sittelle sans le trouver. Le cœur incompréhensiblement serré, elle leva le camp et se remit en marche.


Elle est allégresse et Son domaine exulte. Sa bien-aimée La voit, La reconnaît presque. Son cœur hésite encore, mais Elle le calmera. Bientôt, elle sera prête. Bientôt, elles seront réunies. Enfin, enfin !


7. Foisonnement


La sittelle était revenue la voir tous les jours. Tamghara était certaine que c'était la même, sans qu'elle comprenne d'où lui venait tant de certitude. Elle parlait à l'oiseau en cheminant lentement ; elle l'appelait Lellati, Ma Dame. Tamghara partageait toujours ses repas avec elle, malgré leur frugalité, et l'oiseau avait l'air de s'en réjouir.

"Lellati," l'interpella-t-elle. "Tu es si belle et si libre, mais tu restes avec moi et tu m'honores de ta présence. J'aimerais t'en remercier."

La sittelle la regarda longuement, puis pencha la tête sur le côté, comme si elle lui répondait. Tamghara ne s'étonnait même plus de ce qui lui arrivait, dans cette forêt. Elle grimpait sans cesse depuis des jours, sans que ses maigres provisions ne s'amenuisent, sans jamais voir le sommet de la montagne ni la fin du ruisseau. Elle était peut-être bien perdue dans une forêt ensorcelée, mais elle y ressentait une telle sensation de paix, de douceur, qu'elle avait du mal à s'en inquiéter.

Pour la première fois de sa vie, son cœur semblait avoir trouvé la paix véritable. Il lui manquait quelque chose, pourtant. Un détail, un vide à combler, quelque chose qu'elle n'arrivait pas encore à reconnaître mais qu'elle sentait proche, si proche. La sittelle la regarda encore puis s'envola, et la sensation de vide creusa le ventre de Tamghara. Était-ce là ce qui lui manquait ? Un compagnon ? Qu'avait donc cette petite créature qui lui apportait tant de joie ?

Ses questions restaient sans réponses.

Les oiseaux se mirent à chanter plus fort, et la brise fit frissonner le feuillage des arbres autour d'elle. La lumière du soleil dansait sur l'herbe et il régnait une impression d'euphorie contagieuse. Tamghara eut soudain envie de chanter, elle aussi, pour se joindre à la fête. N'ayant pas de tambour, elle battit la mesure de ses mains. Sa voix s'éleva dans la forêt, grave, rocailleuse, faiblement au début puis de plus en plus fort, de plus en plus vite, comme si elle était un petit ruisseau qui gonflait pour devenir torrent. Elle chanta le printemps et l'amour de l'eau, elle chanta le seigneur de la pluie et celui de la tempête, le foyer protecteur et la mère nourricière. Elle chanta la terre et le ciel et le vent et les étoiles, et les arbres semblaient danser avec elle, les oiseaux partageaient sa joie. Prise d'une impulsion, elle se mit à danser. Elle tournoya en chantant, faisant onduler ses hanches en rythme, tapant dans ses mains, jusqu'à ce que son cœur s'emplisse d'une joie si farouche qu'elle déborda jusque dans sa gorge et éclata en un rire sauvage. Elle rit longtemps, sans savoir pourquoi, sans savoir comment s'arrêter, elle qui pensait avoir oublié comment faire.

Lorsque son euphorie s'apaisa et qu'une joie plus tendre étreignit son cœur, Tamghara eut l'envie soudaine de se baigner. Elle se déshabilla puis plongea nue dans la rivière. L'eau était glaciale et le froid lui coupa le souffle, plantant des milliers d'aiguilles dans sa peau. Elle se sentit soudain plus libre, plus en vie qu'elle ne l'avait jamais été. Un frémissement derrière elle attira son attention et Tamghara se retourna. La sittelle était sur l'herbe qui la regardait avec une intensité qui lui creusa le ventre et réchauffa quelque chose au plus profond d'elle-même. Derrière elle, il y avait comme une présence, une ombre vacillante qui se mêlait aux arbres, à l'herbe et aux insectes. Les oiseaux s'étaient tus et le vent était tombé. Tout semblait figé dans l'attente de quelque chose.

C'est alors que Tamghara comprit.

Le cœur battant et les mains tremblantes, elle ramena ses longs cheveux noirs sur sa poitrine comme un voile, dissimulant modestement la rondeur de ses seins. Puis elle s'inclina dans l'eau, en une salutation respectueuse.

"Lellati, je me présente humblement devant Toi," murmura-t-elle, sa voix vibrant d'une joie qui n'osait éclore.

"Lellati… Je t'appelais déjà ainsi sans t'avoir reconnue, me pardonneras-tu mon arrogance ?"

Une brise souffla, caressant sa nuque ruisselante ; Tamghara frissonna et baissa la tête un peu plus bas, n'osant plus regarder l'oiseau maintenant qu'elle avait compris ce qu'il était. Qui Elle était. Elle n'osait prononcer son nom. Elle savait n'en être pas digne, elle qui jusqu'à récemment avait oublié jusqu'à sa raison d'être et s'était égarée sur des territoires sombres et arides.

Une main se posa sur sa tête, ou était-ce un froissement d'ailes ? Tamghara sentit son cœur se gonfler et des larmes couler sur ses joues. Elle n'avait jamais connu un bonheur si limpide.

"Viens."


Sa bien-aimée La reconnaît enfin et Elle n'est que joie. Son domaine exulte, la rivière se réjouit. Tout se prépare à la fête. Sa bien-aimée est enfin avec Elle, elles sont réunies. Son sanctuaire lui est enfin ouvert. Bientôt, le bonheur. Bientôt, bientôt, bientôt !


8. Avènement


Elle arriva au sanctuaire comme un arc-en-ciel après la pluie. Le soleil brillait et le sommet de la montagne se découpait, blanc de neige et majestueux, sur le ciel d'un bleu éclatant. Le sol était recouvert d'un tapis d'herbe et de mousse d'un vert tendre et délicat, les fleurs sauvages ployaient sous la rosée comme si elles s'inclinaient pour la saluer : des coquelicots aux pétales rouges comme de la soie, des violettes délicates, des jonquilles aux corolles chamarrées et des bourraches joyeuses. Les arbres étaient heureux également ; les mimosas resplendissaient comme autant d'étoiles d'or et les amandiers aux fleurs immaculées frissonnaient dans la brise du matin. Une telle exubérance de vie était impossible, aussi près du sommet ; mais tel était le sanctuaire de Lella Izumal, un jardin divin au printemps éternel.

Tamghara avait compris dès qu'elle s'était baignée. Elle avait erré dans la forêt car elle ne savait pas où elle allait. Dès lors que l'eau l'avait purifiée, dès qu'elle avait réussi à ouvrir son cœur à la forêt, celle-ci lui avait montré le chemin. Ce n'était pas le sentier suivi par les pèlerins habituels, non. Celui-ci lui était réservé à elle, comme il avait été réservé à sa mère et sa grand-mère avant elle, et aux autres femmes de sa lignée depuis la toute première fiancée du printemps. Car c'était bien de cela qu'il s'agissait. Les femmes de son clan servaient Lella Izumal, divinité vernale, et protégeaient le village au pied de son sanctuaire. Elles accompagnaient la procession annuelle non pas pour participer aux rites traditionnels, mais pour répondre à l'appel de leur maîtresse, pour la rejoindre lors de son éveil et passer la belle saison en sa compagnie.

Tamghara s'était rappelée de tout, lorsque la main de sa maîtresse s'était enfin posée sur elle. Son sang avait bouilli dans son corps et son âme avait hurlé du bonheur de retrouver sa Dame. Elle comprenait enfin la nature du vide dans lequel elle s'était consumée pendant toutes ces années.

Au centre du jardin divin, le sanctuaire se dressait vers le ciel en un amoncellement de pierres blanches. Perchée sur la plus haute d'entre elles, la sittelle regardait Tamghara s'approcher avec attention.

Le cœur de Tamghara tambourinait sauvagement contre sa poitrine. Sa gorge fut soudain sèche et ses mains tremblèrent d'émotion. Elle avait conscience de ce qu'elle était, de ce que la sittelle était, de ce qu'elle avait été autorisée à voir. Mais elle ne se sentait pas digne d'un tel honneur, pas encore. Pas avant d'avoir fait pénitence.

Elle posa un genou à terre et courba la nuque.

« Lellati, murmura-t-elle, la gorge serrée. Je me présente devant toi et implore ta bienveillance devant mon audace. Je me suis détournée de toi et j'ai erré dans l'obscurité pendant si longtemps. Mais j'ai enfin reconnu ta lumière et elle m'a guidée. Merci, Lellati, de m'avoir attendue. »

Un froissement d'ailes et une caresse sur sa nuque, une main si douce que son cœur chavira. Une brise fit voler ses cheveux et l'emplit d'un parfum de terre et d'herbe et de fleurs. Lella Izumal sentait le soleil et la neige qui fond, Elle sentait le vent dans les arbres et les nuages dans le ciel.

Sa maîtresse.

Tamghara n'osait pas lever les yeux, et un rire délicat, comme des bourgeons qui éclosent, résonna autour d'elle et jusqu'au plus profond de son âme.

« Je t'ai attendue, ma bien-aimée, je t'attends et je t'attendrai, par delà l'abîme du temps et par-delà l'éternité. C'est ainsi qu'il est et c'est ainsi qu'il sera.

— Lellati, geignit Tamghara et sa voix se brisa. Je ne suis pas digne de l'honneur que tu me fais, Lellati. Je ne suis pas digne de poser les yeux sur toi. »

La main caressa sa nuque et s'arrêta dans ses cheveux, puis sur son front, puis ses joues, puis son menton. Les tatouages chamaniques de Tamghara la brûlèrent comme si l'antimoine qui y était gravée reconnaissait la caresse de sa maîtresse et la désirait ardemment.

« Ma bien-aimée, tu parlais ainsi et tu parles ainsi et tu parleras encore ainsi. Mais tu sais que nous sommes destinées à être réunies puis séparées puis réunies de nouveau. Les mortels sont éphémères et je suis là depuis l'éternité et je serai là pour l'éternité. Mais tu es ma bien-aimée et tu m'accompagnes tant que tu es sur cette terre. Mon domaine t'accueille et te reconnaît, il se réjouit de ta présence autant que moi, et il sera ton refuge. Mes bras se languissent de ton corps et mes oreilles de ta voix. Lève-toi, ma bien-aimée. Viens en ta demeure où tu trouveras la paix. »

La paix. La douceur et la chaleur. Le désir creusa le ventre de Tamghara et son cœur battit un peu plus fort, un peu plus vite. Sa maîtresse l'accueillait en son domaine, entre ses bras. Sa maîtresse l'appelait bien-aimée. Comment avait-elle vécu loin de tout cela ?

« Oui, Lellati… »

Sa voix était un murmure, une promesse de dévotion. Son cœur était enfin calme. Elle s'était perdue, mais elle avait retrouvé le chemin, et c'était tout ce qui importait.

Tamghara leva la tête et osa enfin plonger son regard profane dans l'abîme d'amour qu'était Lella Izumal.


9. Recommencement


Tamghara revint au village au cœur de l'hiver, alors que la récolte des olives battait son plein. Nul ne s'étonna de la revoir, nul ne posa de questions au sujet de l'enfant qu'elle portait sur son dos. C'était une petite fille aux yeux noirs et aux cheveux d'encre, à la peau laiteuse et aux joues roses. Tamghara l'avait appelée Tifayyur — plus belle que la lune. Elle s'occuperait d'elle jusqu'à ses dix-neuf ans, ou jusqu'à ce qu'elle soit prête à répondre à l'appel de leur maîtresse. Ensuite, Tamghara pourrait retourner au sanctuaire et veiller sur le sommeil de Lella Izumal, leur bien-aimée, jusqu'à son prochain éveil. Elle connaissait le chemin, désormais, elle n'avait plus peur de l'égarement. L'amour guiderait ses pas jusqu'à ce que l'éternité reprenne ses droits.


FIN