Chambre simple, vue sur mer

par Pinytree

Chapitre 1

Minuit pile, le 16 novembre, une notification : "Anniversaire Hélios"

Trente ans. Il y aurait probablement plusieurs personnes pour le lui souhaiter mais il ne désirait pas particulièrement passer la journée avec qui que ce soit.

Il jeta son téléphone de l'autre coté du canapé avant d'avoir à faire face aux messages qui risquaient d'arriver éventuellement et auxquels il se forcerait à répondre un jour ou l'autre. Mais pas pour le moment. Il voulait juste se coucher et que la journée suivante passe le plus vite possible, sans sollicitations, sans devoir se montrer reconnaissant, sans feindre une joie qu'il ne ressentait plus vraiment depuis quelques temps mais que tous attendaient de lui.

Las, il se leva lourdement pour rejoindre sa chambre et traversa le couloir étroit au bout duquel se tenait une vieille porte en bois. Elle était partiellement poncée mais il restait quelques traces de peinture verte qui lui avaient échappé. Il marqua un temps de pause. Il était convaincu de l'avoir laissée ouverte. Il lança un coup d’œil derrière lui mais la fenêtre du salon était bien fermée, pas le moindre courant d'air. Le ronronnement du frigo et la trotteuse de sa montre produisaient un bruit de fond constant mais un autre son s'était ajouté à ceux-ci.

Badoum.

Un son régulier, qui semblait venir du fond du couloir.

Badoum.

Il redirigea son attention devant lui et s'approcha.

Badoum.

Sa main se posa sur le bois clair, il était plus chaud qu'il n'aurait dû l'être. Alors que les battement du cœur d'Hélios s’accéléraient, il sentit un rythme autre que le sien, lent, inexorable, résonner contre ses doigts.

Badoum.

Le bois pulsait contre sa paume à un tempo régulier.

Il eut un mouvement de recul, effrayé, mais l'impossibilité de la situation et la curiosité prirent le dessus. Tremblant, il saisit le bouton en porcelaine - lui aussi tiède, bien plus que la normale - et le tourna. En poussant le battant, ce ne fut pas sa chambre qui se révéla devant ses yeux mais un boudoir richement décoré. Aucune fenêtre, une lumière tamisée émanait de plusieurs petites lampes couvertes d'abats jours en velours fleuri vieillot. Une odeur d'encens et de poussière se dégageait de la pièce et lui fit froncer le nez. Intrigué, il s'avança de quelques pas lorsqu'un bruit violent retentit derrière lui et arrêta son cœur.

Comme emportée par une bourrasque, la porte s'était refermée. Le jeune homme se précipita immédiatement sur la poignée - elle était différente et ne s'y attendant pas, ses phalanges râpèrent contre une surface en métal, désespérément froide de ce coté. Il tira paniqué sur le levier et une rangée de balais et serpillières lui tombèrent dessus. Plus de couloir, juste un cagibi plein à craquer et terriblement mal rangé. Hélios resta immobile plusieurs secondes ; l'incompréhension et la surprise calmèrent son cœur affolé. Il considéra avec pragmatisme sa tenue : ne s'attendant pas à une telle fin de soirée, il ne portait qu'un caleçon et un t-shirt usé jusqu'à la corde. Heureusement, il ne faisait pas froid dans cet étrange petit salon. Le parquet grinça sous ses pieds nus alors qu'il se dirigeait, résigné, vers l'autre sortie de la pièce, une petite porte noire maintenue close par un loquet en métal.

Une salle de bain. Le carrelage était glacé, des vasistas laissaient entrer les rayons dorée d'un soleil de fin de journée. Un regard à sa montre lui confirma qu'il était toujours minuit et à peine quelques minutes de plus, comment l'air pouvait-il poudroyer ainsi ? Hélios tenta d'atteindre l'ouverture en montant sur les rebords de la baignoire à pieds remplie d'eau fumante, espérant apercevoir ce qui se trouvait hors de ces murs, mais quelques centimètres lui manquèrent. Dépité, il sauta sur le sol et glissa dans une flaque d'eau qui avait échappé à son attention et ses fesses heurtèrent violemment les carreaux noirs. Il grogna de douleur avant de s'allonger quelques instants, défaitiste. L'eau imbibait le dos de son t-shirt et ses cheveux blonds mal coupés, la sensation de froid et de ses muscles se détendant au contact de la surface dure ne faisait que lui confirmer qu'aussi étrange la situation puisse être, elle n'était pas le résultat d'un rêve.

Dans un grincement, il vit une des trois portes de la pièce s'entrouvrir et un frisson lui parcourut la colonne vertébrale.

« C'est quoi cette maison ? » maugréa-t'il en se relevant.

Décidant de prendre cette ouverture pour une invitation, il traversa la porte et arriva dans une cuisine semblant tout droit sortie du plus sordide appartement parisien. Le fameux meuble mi-plaque de cuisson mi-évier en inox, le placo abîmé et le papier peint à reliefs blanc sale, constellé de tâches. La lumière était allumée et tout sentait le moisi. En prenant un air dégoûté, Hélios ouvrit au hasard placards et tiroirs, trouvant ainsi de la vaisselle dépareillée, une salière et un poivrier en forme de vaches bleues, des casseroles aux fonds abîmés et pas la moindre trace de nourriture.

Une autre porte était ouverte et par delà celle-ci, une lumière s'alluma avec un discret cliquetis. Les pièces se succédèrent ainsi, toutes différentes : des tomettes hexagonales, du lino, une grande salle des fêtes aux fanions colorés, une salle à manger aux murs couverts de peinture damassée et de tableaux d'un style contemporain qui ne plaisait guère à ce visiteur d'une nuit. Enfin, un couloir ponctué de gravures style dix-huitième finit par le faire déboucher sur un immense escalier de marbre blanc s'enroulant en colimaçon autour du puits de lumière qui le surmontait.

À l'étage supérieur, il aperçu une porte en bois sculpté, elle aussi déjà ouverte. Hélios pressa ses pas, sentant une étrange hospitalité de la part de ce bâtiment qui l'avait capturé. Arrivant enfin sur le palier, un peu essoufflé par son effort inattendu, il s'avança résolu. Cette fois-ci c'était une bibliothèque qui l'accueillit, deux des murs étaient recouverts de livres - des collections d'encyclopédies, des volumes semblant si vieux qu'ils pourraient tomber en miettes si l'on s'en saisissait et d'autres aux dos plastifiés qui brillaient en reflétant le feu brûlant dans la cheminée qui lui faisait face. Pas d'autres portes.

Pourquoi la Maison l'avait-elle attiré par ici ? Pourquoi donnait-il des intentions à cette bâtisse ? Les lumières et les portes étaient peut-être allumées et ouvertes par quelqu'un d'autre, une personne mystérieuse qu'il n'avait pas encore rencontré. Il s'approcha de l’âtre, les yeux fixés sur les flammes - peut être que sécher son haut lui ferait du bien. L'adrénaline de la nouveauté redescendait et le canapé qui se présentait devant lui semblait le supplier de faire une sieste ou de finir sa nuit au chaud. Il s'apprêtait à se laisser tomber sur celui-ci, quand il réalisa que l'idée avait traversé un autre esprit que le sien.

Il y avait quelqu'un ici.

Une personne était déjà allongée sur les coussins en cuir rouge. Un hoquet de surprise échappa à Hélios et il manqua de s'écraser à nouveau au sol quand deux grands yeux noirs s'ouvrirent pour le fixer quelques instants, cligner lentement, avant de se fermer à nouveau, désintéressés. Interdit, il n'osa pas bouger. Le crépitement des flammes et la respiration stable de l'homme devant lui le ramenèrent à la réalité : il n'était pas seul.

Il tenta un « Bonjour ? » qui resta sans réponse. Heureusement pour lui, il ne capitulait pas facilement. Il se pencha sur le visage du dormeur, observant ses traits calmes et initia son impitoyable interrogatoire :

« À qui ai-je l'honneur ? On est où ? Tu es là depuis longtemps ? Tu fais semblant de dormir ? Tu sais parler ? Tu parles français d'ailleurs ? Parli italiano ? Where is the kitchen ? »

L'homme étendu fronçait les sourcils un peu plus à chaque question avant d'ouvrir à nouveau les yeux et se redresser en évitant habilement la tête souriante qui l'envahissait sans vergogne.

« Tu es pénible. »

Son regard se posa avec insistance et désapprobation sur les jambes nues d'Hélios, qui prit soudain conscience de l'indécence de sa tenue comparée aux fanfreluches du col lavallière de l'inconnu. Mais une tenue ridicule n'avait jamais su le déstabiliser, loin de là. Il posa ses mains sur ses hanches avec assurance :

« Ah. Tu parles français du coup. Alors c'est quoi ton nom ? » Il sourit, son nouveau camarade n'avait pas l'air loquace, mais la peur de la solitude et de la perdition étaient momentanément en pause dans son esprit et il s'accrochait à ce lien qu'il tenait à créer.

L'inconnu se leva, retrouva les escaliers et commença à les descendre tranquillement, Hélios trottina derrière lui pour ne pas le perdre de vue.

« Alors tu es là depuis longtemps….Jean ? » s'enquit-il.

Il ne reçu en retour qu'un regard noir. Peut-être pas un Jean alors. Il profita d'avoir son attention pour une autre tentative : « C'est vrai que tu as plutôt une tête de Gabriel. »

Ce fut cette fois un roulement des yeux qui l'accueilli et l'homme continua son chemin, poursuivi par un Hélios ravi de pouvoir parler avec quelqu'un, aussi unilatérale la conversation puisse-t-elle être. Les regards agacés de l'autre l'amusaient et lui faisaient réaliser qu'il n'avait pas parlé à qui que ce soit depuis des jours. Il n'avait alors pas l'excuse d'une curieuse et immense Maison, mais l'idée même de répondre à des messages l'épuisait et celle de sortir encore plus. Il ne voulait inquiéter personne, il ne s'était pas disputé, aucun cri ni drame. Il était juste fatigué. Il était donc enchanté à l'idée de pouvoir asticoter un joli jeune homme dont il ne savait rien et qui n'attendait rien de lui.

Enfoncé dans ses pensées, il avait perdu du terrain et accéléra donc le pas pour pouvoir observer le visage de l'autre alors qu'il le relançait : « Je ne me suis même pas présenté, je m'appelle Hélios et je viens d'arriver ici. Sais-tu où est la sortie ? » Avant même de lui laisser la possibilité de répondre il ajouta « Et maintenant que tu me connais, depuis combien de temps es-tu là Siméon ? »

Un regard condescendant.

« C'est vrai, Siméon n'est pas mon idée la plus brillante, mais tu ne m'aides pas ! J'aimerais au moins connaître ton nom. »

Il arrivaient en bas de la cage d'escalier, le sol baignait dans l'or du soir qui fusait d'une porte fenêtre encadrée de volets verts. Captivé, Hélios dépassa son compagnon en courant - l'avait-il emmené vers la sortie ? Alors qu'il traversait le cadre métallique, il entendit faiblement la première réponse de son compagnon :

« Je ne sais pas. »

Mais ces mots se noyaient dans l'océan qui s'étalait devant lui. Il était bien dehors, sur un balcon. Le vent frais lui donnait l'impression de respirer pour la première fois depuis longtemps et des vagues s'agitaient à perte de vue. Le soleil couchant faisait scintiller l'eau et lui coupait la parole avec plus d'efficacité que toute tentative de son nouveau camarade.

En cet instant, il ne pensait plus à sortir de cette Maison. Les remous l'hypnotisaient et le berçaient, il ne voulait pas partir. L'aquarelle orange et rose omniprésente envahissait ses poumons et lui donnait le tournis, il ne pouvait quitter l'horizon des yeux jusqu'à ce qu'une présence à ses cotés s’appuie sur la rambarde et le sorte de sa transe.

Se remémorant ses dernières questions, il reprit en riant :

« Comment ça ? Tu ne connais pas ton nom ? »

« J'ai oublié. »

Il sentit un poids dans son estomac, son sourire s'effaçant immédiatement. Il pensait que l'autre ne savait pas le temps qu'il avait passé ici ou où était la sortie, pas qu'il ne savait même pas comment il s'appelait. Il renouvela sa question, plus pressant cette fois ci :

« Depuis combien de temps es-tu là ? »

« Rassure toi, tu sortiras avant de perdre la tête. » et il repartit à l'intérieur.

Le suivant du regard, Hélios vit que la bâtisse s'étendait elle aussi à perte de vue et que les pierres blanches colorées par le soir étaient sculptées d'oiseaux et de motifs végétaux. Il réalisa alors que mis à part son inconnu brun, il n'avait rien vu de vivant dans toutes les pièces traversées. Sans jeter à nouveau un coup d'œil à l'océan de peur de ne pas pouvoir en sortir, il s'exclama : « Eh attends Vincent ! Laisse moi rester avec toi. On trouvera plus facilement la sortie ensemble non ? »

« Tu vas tenter tous les noms que tu connais ? » répliqua impassiblement son interlocuteur anonyme.

Il le rejoignit sous le puits de lumière et fit mine de se pencher malgré leurs statures similaires : « Je tomberai bon au bout d'un moment, joli-cœur ! Ne perds pas espoir ! »

Un hoquet d'indignation et des joues brunes rosissant faiblement attirèrent l'attention d'Hélios.

« Ah. Joli-Cœur alors, c'est bien en attendant. » dit-il en riant.

« Commence par t'habiller correctement. » reprocha le fraîchement baptisé en croisant les bras pour regagner un peu de sa contenance.

« Oui chef ! » chantonna Hélios en se jetant à la suite de l'homme qui s'était retourné vivement, faisant voler ses longs cheveux noirs avec grâce. Il ouvrit une porte à coté d'eux et entra. C'était une chambre au milieu de laquelle trônait un grand baldaquin aux courtines ouvertes sur un édredon moelleux. De lourds rideaux cachaient probablement une fenêtre. Joli-Cœur appuya sur un interrupteur, allumant ainsi un lustre aux pampilles en cristal et se dirigea vers une armoire normande en merisier de laquelle il sortit une chemise et un pantalon qu'il lui tendit.

Hélios nota que, tout comme lui, son hôte ne portait pas de chaussures. Alors qu'il s’apprêtait à examiner les vêtements dans ses mains, il le vit s'allonger sur le lit et fermer les yeux sans se soucier le moins du monde de lui. Il ne savait pas comment agir quand il entendit une voix étouffée par les coussins lui ordonner :

« Éteins la lumière. »

Il s’exécuta et, une fois dans l'obscurité, sa fatigue le rattrapa. Il ne pouvait pas consulter sa montre mais il devait être près d'une heure du matin et il n'avait pas prévu une fin de soirée aussi riche en émotions. Il ne voulait pas se séparer de son nouveau camarade, mais il se dandinait d'un pied sur l'autre indécis. Le fauteuil qu'il avait aperçu était une option mais il avait peur que l'autre parte sans demander son reste pendant son sommeil. S'allonger devant la porte lui semblait parfaitement ridicule.

Déglutissant à la perspective d'agacer une personne n'ayant manifestement pas beaucoup de sympathie pour lui, il rejoignit le lit à l'aveugle, posa le paquet qui lui avait été confié sur le sol et s'étendit à proximité de son compagnon qui lui tournait le dos. Il appuya son bras contre celui-ci, sans provoquer une quelconque réaction, espérant que si l'autre homme partait son absence le réveillerait.

Les yeux brûlants de sommeil, il s'effondra d'épuisement instantanément.

***

Il ouvrit les yeux sur sa montre lui indiquant qu'il était un peu plus de neuf heures, mais était-ce le matin ou le soir ? Il ne reconnaissait pas ces draps, bien trop doux et confortables, tissé d'un nombre probablement indécent de fils. Émergeant difficilement, il se souvint progressivement de ce qui l'avait amené dans ce nuage de coton et se redressa brusquement en constatant qu'il était seul sous les tentures de velours.

Une gigantesque fenêtre laissait passer une lumière presque crépusculaire, devant elle un jeune homme était assis dans un fauteuil et fixait des yeux l’extérieur, probablement la mer.

La grande stratégie d'Hélios pour s'assurer de ne pas se retrouver seul au réveil avait échoué lamentablement : ni les mouvements, ni la lumière n'avaient su le sortir de son sommeil de plomb. La présence de l'autre dans la chambre le surprenait donc.

« Ah, Joli-Cœur, tu es resté. »

Aucun signe qu'il ait été entendu, aucune explication non plus. Il renchérit :

« Merci. »

Toujours aucune réaction. Semblable à une statue, son camarade se tenait droit, les mains croisées sagement sur les genoux, le regard obstinément fixé sur l'horizon.

« Pourquoi m'as-tu attendu ? »

Il supposait qu'un autre silence accueillerait sa question mais, immobile à l'exception de sa bouche, l'autre annonça :

« Tu n’as rien à faire là. »

Surpris, il ne savait que répondre. Y aurait-il des gens qui devraient être dans cette Maison ? L'idée lui semblait curieuse mais considérant le laconisme de Joli-Cœur, il n'était pas convaincu de pouvoir tirer bien plus de lui.

Il mit le pantalon qui l'attendait par terre et reposa la chemise au hasard dans l'armoire avant de se planter devant le fauteuil.

« Partons chercher la sortie ! »

Son compagnon leva la tête, fronça les sourcils en constatant qu'Hélios portait toujours son vieux t-shirt,mais se leva docilement.

Sans bien plus de commentaires, il partirent explorer la Maison le nouveau venu en tête, l'autre le suivant silencieusement, sans protester. Après plusieurs heures, Hélios réalisa plusieurs choses : premièrement, il ne semblait avoir ni faim, ni soif, ses questions à ce sujet ne reçurent que des haussements d'épaules en guise de réponse. Deuxièmement, les pièces étaient toutes différentes et leur disposition semblait changeante, ils ne repassaient que très rarement deux fois par la même pièce. Troisièmement, et enfin : peu importait la direction dans laquelle ils s'engouffraient, ils finissaient systématiquement par retomber sur le grand escalier en colimaçon.

La fatigue finissait inévitablement par les rattraper. Ils passaient donc leurs journées, s'il était possible de parler de journées alors que le soleil restait obstinément au-dessus de la ligne d'horizon, menaçant de se coucher sans jamais vraiment s'y déterminer, à explorer la Maison en s'arrêtant pour lire dans les pièces qui le permettaient ou en se perdant dans la contemplation de l'océan dans celles percées de fenêtres.

***

Ils marchaient au hasard dans ce qui semblait être un immense et sombre grenier. Le parquet foncé grinçait sous leurs pas et une volée de toiles d'araignée aurait bien eu sa place s'il y avait quoi que ce soit de vivant dans la Maison. Hélios s'affairait à fouiller dans les malles et étagères en quête d'un quelconque indice, peut-être qu'une carte des lieux serait trop demander mais une clef ? Le journal d'un ancien résident ? Les lucarnes étant petites et sales, il s'éclairait à l'aide de bougies sur un candélabre qu'il avait trouvé près de l'entrée et posé à coté de lui alors qu'il vidait avec peu de soin le contenu d'un grand coffre : des nappes et napperons principalement. Il interrompit ses recherches pour disposer avec application des poupées en porcelaine d'un réalisme incommodant en un cercle d'environ un mètre de diamètre, traversé par un chemin de table en dentelle. Son compagnon déambulait dans la pièce en fixant des yeux la flamme de sa propre bougie quand Hélios l'appela :

« Est-ce que Madame la Duchesse se joindra à nous pour le thé ? » il désignait d'une main une place non occupée dans le cercle alors que de l'autre il posait des tasses empire aux bordures bleues et dorées devant chacun des petits tas de froufrous.

« Il manque les soucoupes. » fit Joli-Cœur en prenant un air dédaigneux. Bien que souvent cassant, il se montrait de plus en plus verbeux à mesure qu'Hélios le sollicitait. Soudainement, il marqua un arrêt et fronça les sourcils.

« Je te trouve bien difficile, tu sais on a beaucoup dépensé dans les études des filles et- » Hélios n'eut pas le temps de finir sa phrase, Joli-Cœur lui attrapa le poignet et le tira, le forçant à se lever en renversant la vaisselle vide, pour l'amener vers une des portes de la pièce. Ses protestations furent éteintes par un regard réprobateur.

Perplexe, il laissa l'autre le traîner à travers plusieurs pièces d'un pas rapide, jusqu'à ce qu'ils retombent sur leur inévitable colimaçon. Là, Joli-Cœur le lâcha et s’appuya contre la balustrade en pierre avec un air concentré avant d'hocher subrepticement la tête.

« Eh, tu m'expliques ? »

L'autre haussa les épaules : « J'ai entendu du bruit dans la pièce voisine. »

Évidemment, avec Hélios qui s'obstinait à le suivre, il ne voulait probablement pas prendre le risque de se retrouver avec une troupe de canetons perdus le harcelant de questions auxquelles il n'avait pas de réponses. Mais cette explication n'était pas celle qui trouvait grâce au yeux du blondinet, il lança alors :

« Hmm et tu me veux rien qu'à toi ? »

Sans le gratifier d'une réponse, l'air vaguement exaspéré, l'autre descendit les marches. Elles menaient cette fois-ci bien plus bas qu'auparavant, au niveau de la mer.

« Ils vont trouver leur porte, les gens ne restent pas. » expliqua Joli-Cœur.

Ils arrivèrent à un étage qu'Hélios n'avait encore jamais vu, le bas de l'escalier se changeait en ponton de bois, les pilots immergés dans l'eau.

« Tu es bien sûr de toi, on n'a pas l'air tellement près de sortir, nous, pourtant ! » dit-il en sautant sur les planches.

« Ils arrivent tristes et partent quand ils le veulent. Tu n'es pas comme les gens qui viennent ici. »

Hélios pencha la tête.

« Ce n'est pas la première fois que tu me dis ça, mais je n'en serais pas si sûr si j'étais toi. »

Regardant la mousse de l'écume s'agglomérer autour des pilotis, il ajouta : « Et si les gens de la Maison sont si tristes que ça, personne n’a essayé de… »

Son compagnon avait atteint le bout du ponton, à quelques mètres de l'enceinte de la Maison et s'assit en répondant succinctement « Trop de sel dans l’eau.»

« Comment tu- ah. »

Inutile d'insister. Joli-Cœur était à nouveau concentré sur l'océan et enfermé dans son mutisme. Voulant le distraire, Hélios retira son t-shirt et son pantalon, gardant son caleçon par pudeur, avant de courir le rejoindre à l’extrémité du ponton pour s'élancer et éclabousser allègrement les alentours. Il percuta la surface de l'eau avec joie, appréciant la fraîcheur qui l'envahissait, mais il ne resta qu'un court instant immergé. La quantité de sel plus élevée que dans l'Atlantique le propulsa à l'air libre à nouveau. Sa vision encore troublée par l'eau, il aperçut ce qui ressemblait à un fin sourire sur les lèvres de son compagnon, mais celui-ci disparut alors qu'il se frottait les yeux, agressés par le sel.

Joli-Cœur avait mis ses pieds nus dans l'eau, Hélios nagea en sa direction, un air carnassier au visage pour les agripper mais un regard assassin suffit à lui faire comprendre qu'une chute forcée ne serait pas bien reçue. Il décida de choisir un noble compromis en remplissant sa bouche d'eau pour la cracher sur l'homme en face de lui qui avait fait l'erreur de se pencher pour le regarder.

Les gouttes dégoulinant du visage sérieux et austère d'un Joli-Cœur agacé lui firent sentir la menace à laquelle il s'exposait. Il voulu s'échapper en reculant mais, armé d'une vivacité qui ne le caractérisait pas, son camarade avait appuyé sur son épaule avec un pied, lui faisant perdre l'équilibre et avaler une gorgée horriblement salée qu'il recracha aussi sec en boudant.

Vaincu et ne souhaitant pas encourager d'autres représailles, il laissa l'eau le mettre sur le dos et regarda le ciel, dégagé et inchangeable. Après quelques minutes à flotter les yeux fermés, à se laisser bercer par les vagues, il n'avait pas dérivé de plus de quelques mètres. En quelques brasses, il rejoint Joli-Cœur qui l'attendait patiemment sur le ponton et se hissa sur les planches en bois flotté pour s'allonger, séchant lentement et sans un mot sous le soleil vespéral.

***

Les jours se succédèrent, ils ne croisèrent aucune autre trace de vie. Pas de mites ou de mousse, encore moins des êtres humains. Le soleil immobile et les vagues régulières continuaient de les captiver.

Ils ne se séparaient pas, mais Hélios parlait de moins en moins. Il avait raconté à Joli-Cœur des anecdotes, des éléments de sa vie. Son compagnon l'avait écouté en gardant ses commentaires rares. Lui n'avait rien à dire. Il n'avait pas souvenir d'avoir vécu en dehors de la Maison, en revanche, il avait beaucoup lu et rattrapait dans les histoires ses lacunes en humanité.

Hélios se mit à rechigner à explorer. L'envie de dormir lui venait de plus en plus et l'idée de sa vie hors de la Maison se troublait. Alors il lisait. Il regardait la mer. Et Joli-Cœur le regardait, inquiet.

***

Il sentit une pression sur lui, sur son torse, ses bras, son cou. Il ouvrit les yeux et jeta des regards affolés, tentant de comprendre ce qui lui arrivait. Au dessus de lui, le visage neutre et sérieux de Joli-Cœur le dominait, un genou maintenait son bras droit immobile, une main avait plaqué son poignet gauche contre les draps et une autre était posée sur son cou, limitant ainsi ses mouvements.

« Que- »

Sans le laisser terminer, son assaillant l'embrassa violemment. Hélios était dérouté mais après quelques secondes, il surmonta son choc initial et commença à se débattre mais le poids sur lui était trop stable et bouger rendait sa trachée prisonnière encore plus douloureuse. Il essayait de protester, leurs dents s'entrechoquaient. Quand des larmes commencèrent à lui monter aux yeux, l'autre le lâcha et descendit du lit.

Enfin libéré de l'étreinte de celui qui l'avait attaqué, Hélios tenta de reprendre son souffle. Il ne savait où poser le regard et les mains, alors il s'agrippa au dessous de lit à en faire blanchir ses phalanges.

« Pourquoi as-tu fais ça ? Ça ne te ressemble pas », il tremblait et sa voix avec lui.

« Plus de 'joli-cœur' hein ? » cracha t-il. « Tu ne me connais pas. Tu ne sais rien de moi, même pas mon nom. Qu’est ce qui me ressemble exactement ? » Cette dernière question lui faisait l'effet d'une gifle sur ses joues déjà rouges de colère et de honte.

Il voulait répliquer mais son cœur battait si fort qu'il assourdissait ses pensées. Il ne comprenait pas ce qui avait provoqué de tels agissements chez son compagnon ; la Maison lui avait-elle fait perdre la raison en plus de ses souvenirs ? Le choc d'un tel réveil le laissait interdit, les bras ballants, assis sur un lit aux draps en bataille.

Tout en renouant son col avec application, l'autre conclu avec détachement :

« Va-t’en maintenant. Ta porte est proche. »

Il se leva, doucement et mal assuré comme un faon marchant pour la première fois, avant de détaler sans demander son reste en voyant que le grand brun, son joli-cœur, ne lui prêtait déjà plus attention. Il accéléra, traversant les pièces sans les regarder, juste un coup d’œil pour repérer la porte suivante. Après une immense salle de bal le laissant à bout de souffle, il ralentit enfin pour se laisser tomber sur un tapis moelleux. Il ne parvenait pas à réfléchir, ses pensées fusant sans accepter de s'accorder, il avait une volière paniquée dans le crâne et ne savait pas comment la faire taire.

Une baignoire était remplie à coté de lui, l'air sentait le savon aux fleurs et l'eau débordait .

Avec l'empressement d'un homme qui remonte à la surface, il plongea dans l'eau froide, inondant ainsi les alentours. Le bassin était immense et il s'immergea complètement. Il vida ses poumons en une volée de bulles pour se presser contre le fond en cuivre. Les yeux fermés, il imagina être au fond de l'océan, écrasé par le poids de kilomètres d'eau le forçant à se calmer.

Il voulait rentrer à la maison.

Étourdi par le manque d'oxygène, il pensait à sa famille et ses amis, presque pour la première fois depuis son arrivée dans la Maison. Ces derniers temps, puisqu'il ne pouvait pas vraiment penser en termes de jours, il s'oubliait et s'engluait. Sans le réaliser, il s'était résolu à ne pas sortir et errer sans but, se satisfaire de l'éternel bruit des vagues et de cette constante lumière dorée. De la compagnie de Joli-Cœur.

Il sortit la tête de l'eau en l'ébrouant comme un chien et s'assit contre la baignoire. Il avait enfin l'esprit clair, il savait comment sortir.

Il se leva et alla avec assurance dans la pièce suivante, une porte mal poncée aux éclats de peinture verte l'y attendait. Un battement régulier en émanait et s'accordait au sien, il était presque tenté de la saluer. En approchant, le bruit devenait de plus en plus fort, il n'avait même pas fait attention au reste de la pièce où il y aurait reconnu sa chambre. Non, il était captivé. Il tendit la main vers ce bouton si familier mais il s'interrompit.

Pas maintenant.

Se retournant avec peine, il repassa par la salle de bain d'où il venait et courut au hasard de pièce en pièce jusqu'à retrouver les escaliers. Il les dévala et, sans grande surprise, aperçut une silhouette qu'il connaissait bien se découper dans l'encadrement du balcon vert.

« J’ai trouvé ma porte. » lança-t-il.

Son ami ne pris pas la peine de se retourner, il répondit tout de même avec suffisamment de force pour qu'Hélios l'entende en approchant :

« Félicitations. Que fais-tu encore là ? »

Hélios tendit la main, s'approchant sans passer le pas :

« Rentre avec moi. »

Joli-Cœur se retourna avec surprise, ses yeux étaient brillants et l'humidité sur ses joues ne devaient rien aux embruns. Il regarda Hélios de haut en bas, ses cheveux blonds en bataille, son regard noisette rayonnant de confiance, son torse se soulevant au rythme de son essoufflement, les grains de beauté constellant son cou, ses bras et ses jambes, son absence de pantalon une fois de plus et ses pieds nus trempant dans la flaque qui se formait sous lui. Malgré son allure débraillée, son visage décidé le fit renoncer à toute protestation. Il acquiesça en prenant sa main, la lumière devant lui éclatait avec plus de joie que celle qu'il laissait sur ce balcon.

Ils remontèrent les marches ensemble, Hélios tentait de se souvenir des pièces qu'il avait traversées mais elles avaient à l'évidence changé, il ressentait toujours cette certitude de la proximité de sa porte sans en savoir la direction. Alors que l'inquiétude montait en lui, Joli-Cœur lâcha sa main.

« J’ai compris. Je sais où est ma porte. »

Hélios regarda et vit la sérénité et l'assurance sur son visage, le coin de ses lèvres se recourbait presque en un sourire quand leurs regard se croisèrent. Il hocha la tête :

« Cherche moi quand tu seras rentré. »

Joli-Cœur cligna des yeux en assentiment : « Je te le promets. »

« Comment feras-tu pour me retrouver ? » s'inquiéta le blond.

« J'ai toutes les informations dont j'ai besoin parce que, » il marqua une pause et s'approcha jusqu'à ce qu'Hélios ressente son souffle sur sa joue « tu es une incorrigible pipelette. »

Hélios hésita à feindre l’offuscation, mais l'envie de rire était plus forte. Joli-Cœur porta ses longs doigts à sa propre bouche pour cacher son gloussement avec élégance. Hélios saisit sa main et entrelaça leurs doigts pour accéder à son visage et presser ses lèvres contre les siennes. Après une courte surprise, les deux fermèrent les yeux et s'embrassèrent sans cesser de sourire. Avant de se séparer, Hélios mordit la lèvre inférieure de son compagnon.

« On est quittes. »

Joli-Cœur concéda en tapotant sa bouche rougissante et en acquiesçant.

« Bon retour à la maison. »

« Toi aussi. » Leurs mains se séparèrent et, après avoir jeté un dernier regard derrière lui, Joli-Cœur disparu dans un cliquetis de pêne.

Hélios regarda derrière lui et il la vit. Sa porte. Elle l'attendait.

***

Il s'éveille en sursaut, son t-shirt humide et collant de sueur froide.

L'écran de son téléphone s'allume, il s'habitue à la lumière violente et constate que quelqu'un tente de l'appeler. Il ignore la notification pour se concentrer sur les chiffres qui s'affichent : 00H15, 16/11/2026.

Trois appels manqués.

Il est confus, il a trouvé sa porte. Joli-Cœur a-t-il trouvé la sienne ? Rentrerait-il aussi à sa date d'arrivée dans la Maison ? Quand était-ce et comment le retrouver ? Il n'a pas le sentiment de sortir d'un rêve. La Maison est réelle. Ses doigts tremblent sur sa poitrine alors qu'il tente de reprendre ses repères.

Avec insistance, son téléphone lui indique à nouveau que le même numéro inconnu tente de le joindre. Perplexe et agacé, il appuie sur l'icône verte pour essayer de comprendre qui pouvait l'appeler à une heure aussi ridicule.

« Bien rentré ? »

La question semble reprendre une conversation déjà en cours, il est déstabilisé et ne peut que demander :

« Pardon mais, à qui ai-je l'honneur ? »

Un sourire dans la voix, la réponse ne se fait pas attendre : « Ce n'est pas la première fois que tu me demandes ça, je m'appelle… »