Une Petite Voiture Noire


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Sombre Stanning

par SenZen

Fanny prit une seconde pour encaisser le choc, ouvrit Wattsapp, tapa LE MEC DU DLCNLDLDSJS SA MÈRE EST TROP HOT, referma Wattsapp et revint à la visioconférence. Avec tout ça, elle avait manqué le moment où son interlocuteur s’était présenté, mais le logiciel avait la bonne grâce d’afficher le nom complet : Djalal Touati.

Même un peu pixelisé, l’homme était beau. Le teint cuivré, des boucles courtes et sculpturales au noir d’ébène, de grands yeux sombres ourlés de très longs cils. La bouche était gourmande, le nez courbe, la pommette orgueilleuse. L’air était sérieux, nimbé d’une certaine gravité. Un homme à se trouver sur des couvertures de romance. Peut-être même de dark romance. Quelque chose dans l’arc du nez.

« Merci de m’accorder votre temps, » dit-il courtoisement. « J’imagine que la modération d’une plateforme de streaming aussi large que la vôtre est déjà très exigeante.

Fanny lutta contre la pulsion sauvage de repasser sur Wattsapp pour ajouter « ET COURTOIS AVEC ÇA OMG OMG OMG ». Si elle n’avait pas déjà eu Charles dans sa vie… !

« C’est mon travail, répondit-elle en faisant de son mieux pour prendre l’air extrêmement compétente et professionnelle. Vous nous aviez donc contactés au sujet d’un stream de SpiritGo54, NOUS DESSINONS DES... » La peste soit des streamers. « NOUS DESSINONS DES ZOBS DANS UNE MAISON HANTÉE, » termina-t-elle avec aplomb.

Djalal acquiesça.

« La Commission Nationale de Lutte et de Prévention contre la Désinformation, que je représente, souhaiterait le retrait de cette vidéo et des clips qui en sont tirés. »

Fanny cligna des yeux. « Je ne suis pas sûre de comprendre… »

Djalal acquiesça, ferma les paupières, joignit le bout de ses doigts. La mimique entière faisait extrêmement professionnelle. Fanny étouffa un hurlement intérieur. Cet homme était né pour être le héros d’un récit d’action – un mentor en sorcellerie, un chasseur de monstre, n’importe quoi de cool et dangereux.

« Cette vidéo prétend montrer une scène à caractère surnaturel. Elle a eu des échos dans plusieurs forums et sites douteux, contribuant à une vague de désinformation que nous attribuons actuellement à des acteurs russes. Ce n’est pas à vous que j’apprends que la fin entière est une manipulation vidéo par IA... »

Ah bon ? Fanny acquiesça d’un air pro, dans le doute.

« C’est vrai que la qualité change d’un seul coup à partir du moment où ils entrent dans la “pièce secrète”, acquiesça-t-elle.

— Accuser la qualité du réseau leur permettait de faire la transition du vrai stream à une vidéo pré-enregistrée, un deepfake d’autant plus convaincant que la pixellisation efface les incohérences anatomiques. Cependant, si vous regardez la main à une heure quarante-trois et douze secondes... »

Fanny se laissa bercer par la voix suave de Djalal alors qu’il lui expliquait en long, en large et en travers pourquoi la suite de la vidéo était un fake. Elle aimait trop son timbre grave et mélancolique pour l’interrompre, quand bien même il n’avait pas besoin de « ici, vous voyez que l’angle du pouce est anormal » pour la convaincre.

Djalal Sexyman a donc passé 20mn à m’expliquer pourquoi une vidéo montrant 2 streamers trouvant par accident une pièce secrète avec un vampire dedans était un faux lol, conclut-elle plus tard en racontant l’entretien.

Lol, répondit son interlocuteur.

Genre la vidéo s’achève sur lui qui les attaque mais il a été assez poli pour interrompre le stream peu après, et visiblement il les a laissés gentiment en vie parce qu’ils ont posté sur leur twitter que tout était vrai mais qu’ils pouvaient pas expliquer parce qu'on les croirait pas. Genre spoiler alert je les crois déjà pas lol

Le vampire était ptt un fan ?

Pas d’autres explication lol

Ou un végétarien pacifiste, suggéra son ami.

Foutus gauchistes

Lol, répondit à nouveau Kylian.

***

« Babygirl, tu es célèbre ! » roucoula Kylian, allongé sur son lit, les yeux rivés sur son téléphone.

Il y eut un silence. Celui-ci se prolongea jusqu'à ce que Kylian redresse la tête, les perles de ses tresses s’entrechoquant dans le mouvement.

Assis dans son coin du studio, Shams lisait patiemment sur la tablette. Seuls ses yeux, d’un vert presque translucide, bougeaient – un mouvement régulier de métronome à mesure qu’il parcourait la page. Il avait, sinon, l’immobilité hiératique d’un portrait funéraire: le teint couleur de vieil ivoire, les traits un peu trop précis et délicats pour paraître charnels. Sans le mouvement régulier d'un souffle, sans les mouvements réflexes d’un corps mortel au repos, ses longs cheveux noirs tombaient inertes sur ses épaules.

Il semblait presque humain. Tout reposait dans le presque.

Kylian le trouvait superbe.

« Babygirl ? »

Kylian n’obtint pas plus de réaction. Il abandonna son portable et se redressa. Lui semblait bien vivant : les mouvements d’une respiration, le battement des paupières, les gestes et hésitations d’un corps humain fonctionnel. Son charme avait plus de naturel – souple et amical, de grands yeux en amande à l’éclat noisette, une bouche large et souriante et de grandes dents très blanches. Il l’adaptait librement aux occasions sociales : anarchiste et androgyne dans les milieux queer où il récupérait la plupart de ses proies, sage et discret quand il interagissait avec ses professeurs de master, familier et ordinaire quand il s’attardait avec ses voisins.

Les vampires se nourrissaient des vivants à plus d’un égard. Shams, qui avait passé des siècles inerte dans un désert jusqu'à ce que Kylian le déterre, avait perdu l’habitude de se fondre parmi ses proies. Il faudrait le traîner faire les courses, songea le jeune vampire, pour que l’observation et la proximité stimulent à nouveau ses réflexes de camouflage. Ils auraient du mal à chasser si la seule présence de son goat angoissait les passants.

« Shams ? » tenta-t-il une dernière fois.

L’autre vampire releva la tête. Sa beauté régalienne se trouvait légèrement déparée par le port d’un T-shirt LES JEUX VIDÉOS M’ONT PRIS MA VIE HEUREUSEMENT IL M’EN RESTE DEUX que Kylian avait acheté par ironie à la Japan Expo. La veille, il avait arboré un portrait de Grumpy Cat et, l’avant-veille, un meme tiktok. Autant profiter de son ignorance actuelle ; il risquait d’être plus exigeant une fois qu’il aurait rattrapé ses lacunes en pop culture.

« Oui, Kylian.

— T’entendais pas quand je t’appelais ? »

Shams adressa un regard impavide à Kylian.

« Tu répétais babygirl.

— C’est un surnom ! Comme quand je t’appelle queen. »

Deux yeux noirs et plats restèrent rivés sur lui.

« Bon, reconnut Kylian, tu réponds pas non plus quand je t’appelle queen. »

Il y eut à nouveau un silence. Il n’avait pas été facile de récupérer Shams – rapatrier un corps de la Syrie à Bobigny présentait ses complications – et le réveiller s'était avéré presque aussi ardu ; Kylian avait été contraint de lui amener pas mal de sang pour le récupérer. Il n’avait pas exactement prévu que la venue du duo SpiritGo54 soit la goutte d'eau (enfin, en quelque sorte) qui fasse déborder le vase, mais il ne s’en plaignait pas non plus. Une occasion de sauver lui-même les douzièmes plus gros streamers de la catégorie #surnaturel ? Yas, please. C’était probablement parasocial fois mille de glousser rien qu'au souvenir mais, franchement, quiconque prétendait soutenir un influenceur sans y mettre du sentiment derrière était un gros mytho.

Un autre bonus : pouvoir les coacher à l'avance pour l'investigation du CNLPD. C’était pour ce genre de raisons qu’il était utile d’être ami avec la responsable modération France de Twitch – rencontrée par total accident lorsqu’ils étaient tous deux passés sur un serveur de fans de Water Sigils. Drames, antis et guerres de fans les avaient poussés tout deux à appuyer sur le bouton eject, mais ils étaient restés en étroit contact. Kylian ne coupait jamais les ponts avec des ressources utiles.

Shams s’était rapproché – un mouvement sec, bref, tellement rapide que même les sens aiguisés du jeune vampire se trouvèrent pris au dépourvu. Malgré lui, Kylian tressaillit en position d’attaque, ses lèvres se retroussant sur des canines soudain plus proches de crocs. L’ancien vampire réagit à l’instinct également –

Une douleur sourde, aveugle là où les nerfs manquaient : la main de Shams avait transpercé le ventre de Kylian. Le jeune vampire éteignit instinctivement ses terminaisons nerveuses, maintenant transformées en signaux d’alarme inutiles.

« Pas sur ma housse de couette Susan la Conne ! » protesta-t-il.

Heureusement, les tripes saignaient peu, mais la déchirure du reste de son corps ne pouvait que causer une hémorrhagie. Shams retira sa main sans délicatesse, faisant tomber Kylian du lit, et s’agenouilla à côté de lui. Son visage n’arborait aucune expression. Celles-ci étaient inutiles sans proie à tromper.

Les émotions de Kylian s’éteignirent, inutiles pour sa survie. Ne restait plus qu’un calcul pragmatique. Shams était bien plus puissant que lui et, pour l’instant, plus animal qu’humain. Chercher à fuir réveillerait ses instincts prédateurs.

« Shams ? » appela-t-il doucement.

Ce nom était la seule chose qu’il avait pu tirer de l’ancien vampire, bien qu’il sût que d’autres fragments demeuraient. Sans certitudes desquelles, il était plus dangereux que profitable de chercher à étaler ses connaissances historiques.

Shams frotta les doigts dans ses plaies et considéra le sang qu’il en avait tiré.

« Ç’aura mauvais goût, Shams. T'as faim ? Tu veux que je t’apporte à manger ?

— Je peux chasser moi-même. »

Shams avait compris et lu le français basique dès son réveil, un soulagement vu son âge. Même inconscients, les vampires s’adaptaient probablement aux proies qu’ils sentaient grouiller autour d’eux.

« Gros… commença Kylian avant de se souvenir que son compagnon ne comprenait plus le concept de surnom. Shams, pour l’instant, c’est trop dangereux de chasser tout seul. Je t’ai dit, les temps ont changé. C’est pour ça que je t’ai dit de lire le journal, tu te souviens ? »

Shams commença à se redresser. La vie aurait été vraiment plus facile s’il avait eu des expressions faciales. Sans elles, Kylian ne pouvait que supputer.

Cependant…

« Tu préfères chasser que lire, c’est ça ? Parce que c’est plus agréable ? J’ai un truc cool en tête. Tu vas adorer. Tu veux tenter ? Autre que la chasse. »

Les yeux translucides de l’autre vampire se rivèrent à nouveau sur lui. Kylian avait actuellement abandonné la simulation d’émotion, mais il lui restait les instincts de base : quelque chose en lui trouvait profondément excitant d’attirer l’attention de quelque chose de plus puissant et dangereux.

« Tu te souviens du sexe ? » ronronna-t-il.

Shams s’agenouilla à nouveau. Il y avait une alacrité indubitable dans le mouvement de ses mains lorsqu’il déchira le top de Kylian.

« Tu vas me tuer si tu es trop brutal, » prévint le jeune vampire.

Les émotions lui revenaient peu à peu, une arme utile face aux proies comme face à un vampire plus âgé et sensible au comportement de ses victimes. Toute la subtilité reposait dans la frontière entre la stimulation du désir et celle de l’appétit.

Sans ses émotions pour donner du sens à la passion qui l'avait animée, Kylian ne comprenait plus pourquoi il avait pris le risque de le réveiller…

Cela lui revint au fur et à mesure, parmi la douleur et le fanboyage.

***

Le flic avait une tête de streamer dont la webcam aurait eu des filtres particulièrement flatteurs. Pas d’acné, pas de gros pores : une jolie peau brune, lisse, qui s’ombrait très légèrement sur les mâchoires. La bouche était particulièrement selfiesable, avec le genre de courbure qui rendrait sexy quel que soit l’angle caméra. Et ces épaules… Il ne lui manquait plus que le jogging ras les reins pour faire influenceur fitness.

La dernière ex de Théo – plus connu sous le pseudonyme de Fizzy, moitié du duo SpiritGo54 – l’avait plaqué pour un influenceur fitness. Était-il donc destiné, songea-t-il mornement, à être harcelé par des éphèbes à tablettes de chocolat ?

Peut-être que c’était un signe. Peut-être qu’il devrait se mettre au sport. D’un autre côté, ses bourrelets lui donnaient un air de Monsieur Tout-Le-Monde qui ajoutait à son capital sympathie auprès des viewers…

L’autre jour lui revint – la chambre scellée découverte par accident, l’ivresse d’une potentielle vidéo virale, et puis le cadavre animé dont les yeux plats les avaient fixés et puis un mouvement et une sensation de vide et plus plus rien jusqu’à se réveiller dans une flaque de sang avec une manche de pantalon manquante et un beau métis penché au-dessus de lui.

Je vous suis depuis votre vidéo UNE USINE BONDUELLE HANTÉE ??, s'était enthousiasmé l’inconnu avant de lui expliquer aimablement qu’il valait mieux pour tout le monde qu’ils gardent un certain flou sur la situation.

Oui, ce n’était pas plus mal d’avoir un capital sympathie.

« Nous vous contactons au sujet de votre vidéo, NOUS DESSINONS DES ZOBS DANS UNE MAISON HANTÉE, » dit le flic.

Voir ce visage prononcer ces mots avec cette gravité un peu mélancolique était une expérience que Théo aurait savourée s’il n’avait pas été coresponsable de la vidéo en question.

« C’est notre CM qui trouve les titres pour nous, vous savez, intervint Léo-dit-Bobby-de-SpiritGo54, faisant là montre de cette célérité d’esprit et de cette habileté à renvoyer la faute que Théo appréciait tant chez son collègue et ami de toujours.

— Votre CM ?

— Community Manager. C’est elle qui trouve tous nos titres. C’est pas toujours forcément si drôle, mais c’est elle qui sait ce que veulent les viewers, après tout, alors… »

Léo, ce roi. Certaines choses qui semblaient hilarantes discutées à deux, ou balancées à un public d’anonymes sur la toile, devenaient singulièrement moins drôles face à un type sérieux avec un badge de police.

Le flic hocha la tête.

« Je comprends. Je ne suis pas là pour le titre. » Ses yeux sombres se rivèrent sur les deux streamers, calmes de la façon dont le regard d’un loup pouvait être calme au-dessus du corps pantelant de sa proie. « Et si nous parlions du vampire ? »

***

« Oh merde ! YINSTAR quitte les 3BEYOURS ! » s’exclama Kylian, consterné.

Shams ne répondit pas. Kylian commençait à différencier ses silences : ceux qui venaient de l’incompréhension, ceux qui venaient de la conviction qu’aucune réponse n’était nécessaire ou attendue, et enfin ceux qui venaient d’une saine indifférence.

S’il devait être honnête, Kylian devait reconnaître que le désintérêt était ce qui revenait le plus souvent. Peut-être qu’en lui faisant fréquenter assez de mortels assez à la page, les facultés d’adaptation de Shams le pousseraient naturellement à s’intéresser au monde merveilleux du net ? En attendant, Kylian poursuivrait seul son œuvre de civilisation.

« C’est l'un de mes blorbos IRL, expliqua le jeune vampire, cherchant à exprimer en un seul mot toute la douleur que lui inspirait l’annonce. Mon chouchou. Attends, je vais te trouver une compil que j’avais likée y a pas trop longtemps, tu vas tout comprendre d’un coup... »

Il commença à faire défiler son historique tout en récapitulant à Shams le top vingt des meilleurs moments YINSTAR. Il s’emmêla un peu les pinceaux quand il s’aperçut qu’il avait du contenu [STAR]BEASTPHANTOM dans le lot, mais l’autre vampire n’avait aucune raison de percuter tant qu’il n’y avait pas de sous-titres et il passa les posts aussi vite que vampiriquement possible.

Il n’avait pas encore trouvé la vidéo quand Shams s’arrêta de bouger.

Toujours épinglé au sol par la main que son congénère pressait entre ses épaules, Kylian tordit encore davantage le cou pour tenter d’apercevoir son visage.

« Un problème ? »

Était-ce l’ombre d’un indice d’une expression faciale qu’il apercevait sur cette jolie bouille ? Oui, le front d’or pâle s’était très légèrement froncé.

« Je ne me souviens pas que les gens parlent autant pendant le sexe.

— Oh ! »

Oui, le sexe. Un excellent moyen de distraire Shams entre deux livraisons de sang, au final. L’ancien vampire, par réflexe peut-être, ne se montrait pas trop brutal. Par contre, comment dire ?

« Bro – ma star… » Non, il pouvait être honnête. Shams était un ancien vampire, l’équivalent hardcore d’un boomer. La dernière fois qu’il avait vu une crise d’angoisse ou tapé une crise sur sa dysphorie de sensibilité au rejet, c’était probablement jamais. « T’es un très mauvais coup. »

Un silence. Kylian savait reconnaître la perplexité quand il l’entendait, ou plutôt ne l’entendait pas.

« Je sens rien, clarifia-t-il. Il suffit pas de la mettre à l’intérieur et de bouger d’avant en arrière pour que ça fasse quelque chose, tu sais ? Pas quand tu couches avec un hommes. Ou une personne assignée mâle à la naissance. »

Si l’information blessa l’ego de Shams, il sut rien n’en montrer. De toute façon, Kylian était à peu près certain que son incompétence actuelle venait de son apathie totale envers autrui. On ne demande pas à un loup de s’y connaître en sexologie.

Kylian s’apprêtait à récupérer son téléphone lorsqu’il sentit la grande carcasse de Shams se plier sur la sienne.

« Ma vie ? » tenta-t-il.

Deux crocs s’enfoncèrent dans son épaule.

Une explosion de rage, incandescente et animale, aussitôt suivie par la poigne froide de la volonté étrangère qui s’introduisit dans les veines de Kylian pour y broyer toute ce qui n'était pas le plaisir délirant qu’elle y injectait. Le jeune vampire ouvrit la bouche sur un hurlement silencieux, la main crispée sur le vide, le corps cambré par l’intensité du moment.

Le venin de Shams était à l’orgasme ce qu’une explosion est à un doigt dans les côtes.

Lorsque Kylian reprit un peu possession de ses moyens, il s’aperçut que Shams l’avait retourné et abandonné pour s’agenouiller sagement à côté de son corps. Le téléphone du jeune vampire se trouvait entre les longs doigts de son aîné, qui il était visiblement (audiblement ?) en train d’écouter la compil de YINSTAR.

Kylian le fixa en attendant de récupérer sa maîtrise de la langue française. La musique finit par se taire. Deux yeux délavés croisèrent les siens. Son portable fut déposé dans sa main encore humide de sueur.

« Je n’aime pas la musique moderne, » dit Shams.

La première opinion qu’il formulait, et il fallait qu’elle soit encore pire que le capitalisme.

***

« Est-ce que ton copain se sent bien ? »

Kylian lança un regard un peu stressé à Shams. L’ancien vampire, cependant, se tenait parfaitement sage. Il clignait des yeux avec la lenteur irrégulière du manque d’habitude et le reste des invités l’évitait par instinct, mais il n’avait ni éventré ni frappé personne. Toutes ces balades dans les rues, ces courses au supermarché, ces immersions progressives dans la société mortelle avaient enfin porté leurs fruits.

« Il est fine, répondit-il avec assurance.

— Sûr ? Je croyais qu’il s’était mis rapta, mais je crois pas qu’il ait touché son verre. » Maëlle, vingt-deux ans, les cheveux bleus, le sourire rose et l’âme arc-en-ciel, considéra Kylian avec inquiétude. Il lui sourit de façon aussi rassurante que possible. L’étudiante en sciences sociales était une vraie choute, mais son anxiété sociale tendait à se déclencher aux pires moments et il ne voulait pas de grandes sérénades d’excuses.

« Sûr et certain, ma BG. Ça va, toi ? »

Maëlle se mordit la lèvre. Kylian savait reconnaître les idées derrière la tête quand il en voyait.

« Ça va, répondit-elle sans conviction. Euh… Ça va, toi ? »

La conversation commençait à se répéter.

« Oui oui. Pourquoi ?

— Parce que... » Maëlle se mordilla à nouveau la lèvre, hésita visiblement, et finalement se lança d’une traite : « Parce que… J’ai l’impression que je ne te vois quasi plus poster sur les réseaux. La dernière fois, t’as mis vingt minutes à liker mon post sur l’importance de Fatima dans [STAR]BEASTPHANTOM, et c’est pas un reproche, tu sais ? Mais ça s’est reproduit, et j’ai l’impression que tu fais parfois même des pauses. Tu fais ce que tu veux, bien sûr ! Quoique tu veuilles faire, tu es valide, OK ? Tu serais le sang même si, genre, tu passais plus qu’une fois par jour ! Mais comme c’est pas habituel, je m’inquiète, tu comprends ? »

Kylian acquiesça en prenant son air le plus empathique. Il ne pouvait pas trop expliquer qu’il passait une partie considérable de ses journées à réapprendre l’humanité à un ancien vampire – et à quel vampire !

Qu’il aurait aimé, en vrai, pouvoir tweeter librement sur sa journée ! Les posts s’écrivaient tous seuls dans sa tête ; les compositions de selfie lui venaient comme sur un nuage ; il imaginait les photos, les remarques spirituelles, la vantardise aussi.

« Je suis désolé, ma vie, je me suis vraiment pas rendu compte. J’ai de grosses deadlines pour le boulot, en ce moment, et je vois plus le temps passer…

— Est-ce que c’est ça ou est-ce que c’est Shams ? » coupa-t-elle, si nerveuse à l’idée de faire preuve d’autorité qu’elle l’interrompit en plein élan, ouvrit instantanément la bouche pour s’excuser, se retint de justesse.

Kylian avait dû laisser l’autre vampire utiliser son vrai nom. Shams n’accrochait vraiment pas aux surnoms. Il s'était attendu à certaines conclusions, qui avaient malheureusement été tirées.

« Ma vie, dit-il doucement, c'est son vrai prénom et je stanne pas juste pour ça. Shams est seulement… »

Sexy en diable, façon joli Cthulhu. Un pack d'adrénaline chaque fois qu'il me mord sans me bouffer.

Mon blorbo, mais en version réelle, beaucoup moins shonen, et du coup vachement plus séduisant qu'attendu.

Un danger public, aussi.

« Quelqu'un qui est à mi-chemin entre ma found family et mon partenaire queerplatonique, mais en romantique, » affirma-t-il avec aplomb.

Les queers étaient incapables de résister au concept de found families : il suffisait de leur coller l'idée quelque part et leur cœur tremblait. Quant au concept de partenaire queerplatonique, personne ne savait très précisément ce que c'était, ce qui laissait une certaine liberté à Kylian si le comportement de Shams avait l'air de contredire ses affirmations.

Le regard de Maëlle s'adoucit. Elle se mordit la lèvre une dernière fois.

« Je ne veux pas invalider ton ressenti, implora-t-elle, mais tu m'autoriseras à te dire si j'ai l'impression que cette relation a un impact négatif sur toi en tant que personne ?

— Je jure sur la tête de ma mère, » lui promit solonnellement Kylian.

À part ce petit incident et le fait que Shams tua une personne racisée dans les toilettes, la soirée fut un beau succès. Au moins, l'ancien vampire, comme les chats, était capable de ne laisser de ses proies qu'une ou deux gouttes de sang. Kylian lui fit quand même la leçon sur le côté problématique de choisir une personne de minorité vulnérable comme première victime.

Shams le contempla en silence.

« La couleur du sang change parfois d'homme en homme, dit-il finalement, mais ça n'a jamais été lié à la race.

— Ça envoie quand même un mauvais message, et puis ça ajoute au sentiment d'insécurité des personnes racisées en France. D'ailleurs, on ne dit pas d'homme en homme mais de personne en personne, et pas race mais ethnie… »

Shams mordit Kylian au lieu de répondre, pulvérisant sa leçon. C'était objectivement problématique, parce qu'il ne l'écoutait pas et ne se montrait pas ouvert à changer ses attitudes, mais ce petit côté autoritaire était quand même diablement sexy.

***

Djalal, chasseur de vampire pour la Commission Nationale de Lutte et Prévention contre la Désinformation, se réveilla en sueur.

Aujourd'hui, comme toutes les nuits ces derniers temps, il avait rêvé d'un homme qu'il ne connaissait pas.

***

« Ma vie. Ma star. Shams. Shams, tu peux pas me faire ça. Rends-moi ce téléphone. »

Le regard impavide de Shams, sans vie et sans lumière.

« Tu m'as réappris l'humanité, Kylian. En gage de reconnaissance, je vais te réapprendre la concentration. »

***

… Un cauchemar plus qu'un rêve, peut-être. Un visage inhumain qu'il avait aimé…

***

« Ô toi qui te crois sage, ne blâme pas ceux qui s’enivrent ;/Laisse de côté l’orgueil et l’imposture./Pour goûter le calme triomphant et la paix,/Incline-toi vers ceux qu’on humilie, vers les plus vils.

— Rends-moi mon téléphone.

— Notre pacte était que je regarderais tes clips de kapoppe et qu'en échange tu écouterais les poèmes de mon choix.

— Parce que je pensais que tu serais captivé !

— C'était une dizaine de fois le même homme qui fait semblant de danser en rythme. Les couleurs sont pâles. La musique n'existe pas. Je ne comprends pas sa langue.

— Ce sont les douze membres de CNSX62 ! Ils sont très distinctifs et ce son est un banger !

— Je vais t'arracher la langue si tu m'interrompts encore quand je récite des poèmes. »

Boudeur, Kylian ferma la bouche et se laissa poétiser.

Il apprenait, avec regret, que les goats n'aimaient pas forcément toujours les autres goats.

***

… Un nom.

Shams.

***

« Tu sais pourquoi je t'ai réveillé ?

— Pour le bien d'un meme ou de l'un de tes fandoms, » répondit Shams avec sérénité.

Un rire trop rapide lui répondit. Kylian était nerveux, ou excité. Shams ne connaissait pas la nuance.

« [STAR]BEASTPHANTOM. Un manga incr. Mon fandom numéro un. C'est de l'histo Moyen-Orient, mais avec un peu de SF et de surnaturel et puis ils ont rajouté un arc ultra goaté avec Oda Nobunaga mais c'est pas le sujet. J'avais un oshi et un OTP. Laisse-moi te dire, tu peux pas comprendre, mais je suis un yume shipper, moi, donc t'imagine pas la souffrance entre shipper mon fave avec moi ou avec son bro. »

Shams attendit que Kylian s'explique ou se taise. Il était tenté de le mordre ou le plaquer au sol pour changer de sujet, mais l'autre vampire pesterait.

« Pour info parce que je sais que tu poseras pas la question, yume shipping, c'est genre se shipper avec ton crush, un oshi, c'est ton idole et un OTP, c'est quand tu shippe deux persos ensemble – que tu veux qu'ils finissent ensemble. Et puis j'ai découvert que tu avais vraiment existé. Toi, le perso le plus cool de [STAR]BEASTPHANTOM… » Une lueur affamée, enfin proprement vampirique, dans les yeux bruns de Kylian. « J'ai passé deux ans à te chercher. Un an à te réveiller. Le problème, c'était la deuxième moitié de mon OTP. Elle était restée humaine, tu vois, donc elle était morte il y a des bails et des bails pour tout un tas de raison. » Kylian jouait nerveusement avec la main de Shams. La sensation n'était pas désagréable, donc l'ancien vampire laissait faire. « Mais que peuvent les humains que ne peuvent pas les vampires ? »

Il attendit une ou deux secondes, pour feindre d'attendre une réponse, avant de poursuivre.

« Ding-dong ! C'est vrai ! Se réincarner ! Et tu sais ce qu'a inventé le XXIème siècle ?

— La terramation.

— Arrête de lire tes bouquins d'intello, vraiment. Le trouple.

— Ça existait déjà de mon–

— Le trouple sain, négocié et non-problématique. Moi, toi, et la deuxième moitié de mon OTP.

— Tu avais une certaine audace de penser pouvoir me séduire. »

Kylian rit.

« Tu étais un autre vampire. Tu sais comment ça fonctionne. »

Shams savait, oui. La faim avant tout. La division d'un monde entre proies et prédateurs. Certaines des premières pouvaient se faire chasseur. Certains des seconds pouvaient se faire compagnons. Les vampires n'aimaient plus, pas comme les mortels le faisaient, mais ils comprenaient l'avidité – ils comprenaient la possessivité ; Kylian lui avait apporté du sang, des proies et un domaine, et Shams l'appréciait comme on apprécie ce qui est à soi.

Ce qui ne se partage pas. Comment Kylian pensait-il obtenir d'être accordé à un autre ?

Le jeune vampire lui décocha un grand sourire.

« Regarde par la fenêtre en prenant l'air naturel. Il discute avec l'un de ses copains près du kebab. »

Les italiques étaient audible. Shams voulait objecter qu'il ne reconnaîtrait pas de « il » sans description, mais Kylian avait sans doute ses raisons et il n'avait pas envie de poser des questions. Il s'exécuta. Il baissa les yeux.

Il vit les deux chasseurs déguisés en civil, la fausse décontraction de leur attitude – vaine pour qui excellait à déceler la faim où qu'elle se terre.

Il reconnut Son visage, et le monde s'immobilisa.

« Ton réveil a laissé des traces, murmura la voix souriante de Kylian contre son épaule. Mais je les voulais, parce que je savais que le destin serait trop content de l'attirer à toi. »

Shams eut du mal à comprendre ce que disait l'autre vampire. Son esprit nageait dans une autre langue, un autre pays, une autre époque – un autre sourire de cet homme qui n'était pas celui qu'il avait connu et qui le demeurait quand même.

Les vampires n'aimaient plus, pas comme les mortels le faisaient, mais ils comprenaient l'avidité – ils comprenaient la possessivité.

« Est-ce que je suis pas le goat ? » ronronna Kylian.

Une foule de mots venaient à Shams : certains anciens et étranges, d'autres récents et français… d'autres, enfin, nouveaux, protéiformes, encore peu familiers sur sa langue.

Il saisit la main de son compagnon sans lâcher des yeux l'homme qu'il avait aimé et, doucement, y pressa les crocs comme un baiser.

Les mots lui vinrent naturellement, la première déclaration d'amour qu'il avait entendu Kylian proférer :

« Tu es mon blorbo IRL, » murmura-t-il.

Kylian l'attira impulsivement à lui, brutal dans sa passion. C'était la première fois qu'il se permettait cette avidité.

Shams la lui accorda.

Ensemble, immobiles, patiemment affamés…

Ensemble, ils attendirent la venue de l'homme qu'ils stannaient.