Une Petite Voiture Noire


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Trois rencontres d'un fée et d'un chevalier

par SenZen

Il était une fois une lande grise, et un chevalier ; il était une fois le fée qui lui apparut, à la recherche de nouveaux amants pour distraire son immortalité.

Il pleuvait, mais le fée n’était pas mouillé. Il semblait presque humain ; mais la richesse de ses habits, la finesse de ses traits, la pâleur de son teint et de ses yeux étaient celles d’un membre du Beau Peuple. Il sourit suavement, et le chevalier arrêta sa monture pour mettre pied à terre.

Le fée l’invita, d’une voix douce, à le rejoindre ; et jamais, sans doute, il n’était aussi fascinant que dans ce premier moment où, auréolé par la splendeur d’un autre monde, ses yeux clairs chatoyant d’une nitescence inhumaine, il piégeait ses proies dans le filet de ses promesses.

Le chevalier s’avança d’un pas, sa main gantée de fer se posant dans celle, blanche et fine, que lui tendait le fée. Il le tira à lui, étouffant son cri de surprise par un baiser assez violent pour meurtrir ses lèvres ; et, d’un geste brutal, il lui arracha le cœur.

Le fée ne parvint pas même à hurler ; la douleur étrangla sa voix. Il s’affaissa à genoux, et la poussière de la triste terre ternit le scintillement de ses habits. Le chevalier contempla sa chute sans un mot, ses yeux gris ardents et sans pitié. Dans son poing sanglant, le cœur du fée luisait et pulsait comme un étrange joyau.

Se détournant, il remonta sur son cheval et reprit sa route.

***

(Il faut savoir qu’un cœur est une chose précieuse qui ne se donne, hélas, que trop à la légère. Quiconque le possède a aussi le privilège de votre amour ; non le sentiment tendre et calme de liens tissés par les années, mais la passion d’une faim creusée à même la chair. Le fée ne l’ignorait pas, mais il n’avait pas envisagé qu’on l’attaque. Personne, jusque-là, n’avait jamais porté la main sur lui quand il leur avait souri. Personne, jusque-là, n’avait pu résister quand c’était lui qui, lassé, après quelques jours comme quelques années, ouvrait leurs côtes pour y cueillir le souvenir d’un caprice assouvi.)

***

La deuxième fois que le fée rencontra le chevalier, celui-ci combattait un dragon. Le reptile resplendissait de la splendeur d’une créature née des entrailles mêmes de la terre ; ses yeux jetaient dans la nuit les braises d’un feu chthonien, ses crocs étaient des diamants grands comme une main d’homme et des joyaux chatoyants s’éparsaient parmi l’ébène ses écailles. Ses gestes avaient la fluidité d’une danse ; l’arc gracieux de sa longue nuque épineuse, l’élégance d’une esquisse.

Et cependant le fée le tua sans regret, car le chevalier était en train de perdre.

Le mortel le contempla en silence. Son bras d’arme pendait inerte à son côté. Du sang coulait entre les jointures du métal.

— Rends-moi mon cœur, demanda le fée d’une voix douce.

Il s’était approché pour défaire l’armure du chevalier, mais celui-ci l’arrêta d’une main. Le fée aurait pu le contraindre, ou le soigner sans le toucher, ou tenter, au désespoir, de le séduire ou lui promettre cent miracles ; cependant il attendit. Telle était la forme de sa passion, et tel était son orgueil.

— Non, refusa simplement le chevalier.

— Pourquoi ? cria le fée, sa voix chantante rendue stridente par la rage.

L’homme se contenta de secouer la tête. Ses traits, durcis par des années de labeur et de combat, ne montraient ni haine ni commisération.

Le fée supplia alors, puis menaça ; lui promit richesses, douceurs, jeunesse éternelle, s’auréolant de tout le charme terrible de sa race, déployant toute l’éloquence surnaturelle du Beau Peuple ; mais, chaque fois, le chevalier refusa et, chaque fois, le fée ne l’en aima que davantage. Pendant qu’ils parlaient la lune pâlit, et la nuée nocturne s’affadit, et enfin poignirent les premiers bleus de l’aube ; à leurs pieds, le sang du dragon s’était figé en mares chatoyantes qui avaient la dureté comme l’éclat du diamant.

Alors le fée tapa du pied sur le sol et, d’un charme, immobilisa le chevalier. Il le poussa à terre, pressa sa taille entre ses cuisses, rompit d’un sort les attaches de sa cuirasse et la jeta sur le côté pour lui arracher le cœur à son tour. Un sang humain souilla ses mains, comme maintes fois auparavant ; c’était la première fois, cependant, qu’il remarquait sa chaleur.

Le chevalier lui rit au nez :

— Prends mon cœur si tu le souhaites ! Il était tien dès la première fois que je t’ai vu ; qu’il soit entre tes mains n’y changera rien.

Le fée se redressa comme s’il l’avait frappé ; il cracha, le traita de menteur et s’enfuit.

***

La troisième fois qu’ils se revirent, le chevalier affrontait une bande de brigands. Ceux-ci étaient sales et farouches, leurs guenilles encore souillées du sang de victimes passées, et la férocité qui les animait était celle des ogres ou des loups au plus fort de l’hiver.

Le fée n’intervint pas cependant ; car le chevalier gagnait.

Lorsque l’homme acheva son dernier adversaire, l’immortel s’approcha.

— Tu m’aimes toujours ? demanda-t-il d’une voix douce.

— À jamais, promit simplement le chevalier.

— Ne viendras-tu pas avec moi dans mon château ?

— Jamais.

— Au moins, rends-moi mon cœur ! Où l’as-tu caché ? Pourquoi veux-tu tant me faire souffrir ? s’écria-t-il, se mordant les lèvres lorsqu’il entendit le ton plaintif de sa voix.

— Je ne veux rien de toi, répondit le chevalier, ou alors je voudrais tout. Peut-être parce que tu es fée, je t’aime en monstre plutôt qu’en homme ; j’ai volé ton cœur et je dévorerais le reste si je le pouvais.

Son ton était égal, sa tête droite, ses traits impassibles ; en cet instant, le fée comprit que son esprit, comme son corps, s’entourait d’une armure d’acier.

— Cependant je suis né homme et je mourrai en homme, poursuivit son interlocuteur. Je ne te suivrais pas ; je ne te toucherai pas. Ma vie sera brève comparée à ton éternité ; à ma fin, ton cœur te reviendra. Patiente ou tue-moi, et crois que les deux seraient plus sûrs que m’inviter dans ta couche.

Ni sa voix ni ses traits n’avaient trahi la moindre hésitation. C’était de l’honneur, c’était de l’orgueil ; c’était un égard, peut-être. Et le fée réalisa, chaque fragment de son être ressentant douloureusement la distance entre leurs deux corps, qu’il désirait davantage voir cet homme à ses pieds que récupérer son cœur dérobé.

— Tu sous-estimes les pouvoirs de Féérie, murmura-t-il doucement. J’ai failli une fois, mais pas deux ; suis-moi et je saurais te mettre une muselière ; rien qu’une nuit, rien qu’un instant…

Sa main se levait pour caresser la joue du chevalier ; celui-ci le retint d’un geste.

— Jamais, répéta-t-il d’une voix presque douce.

Le fée secoua la tête et partit en silence.

***

La dernière fois que le fée vint trouver le chevalier, celui-ci faisait face à une armée de créatures monstrueuses : licornes aux robes luisantes, manticores aux crocs acérés, griffons aux becs tranchants, ogres et gobelins et autres féeries.

Et le fée demeura immobile, car il s’agissait de ses troupes.

— Rejoins-moi, demanda-t-il une fois encore, sa voix douce et persuasive. Rejoins-moi parce que je t’aime, et parce que tu m’aimes ; parce que je te promets, sur tout ce que j’ai de plus précieux, sur ma parole de fée, sur mon honneur et sur ma magie, que je ne tenterai plus jamais de récupérer mon cœur et que je saurais ; parce que je ne crains pas le monstre que tu ne veux pas être ; rejoins-moi parce que, sinon, mes armées ravageront le reste du pays.

Le chevalier ne répondit pas tout de suite ; ses yeux gris brillaient d’un mélange de haine, d’amour et de la volonté terrible qui, malgré l’hémorragie de ses blessures, le faisait encore tenir debout. Il fit un pas en avant et le fée attendit, pâle et inhumain dans son armure ébène.

La poigne du chevalier se referma sur son canon d’avant-bras, le gantelet de fer crissant sur les écailles noires sans parvenir à les rayer ; il se sentit tiré en avant et ne résista pas.

Des lèvres brutales meurtrirent les siennes, des dents rageuses mordirent sa chair…

Tendrement, suavement, il laissa son chevalier – il laissa son monstre goûter à son sang.